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Full text of "Interventions Antithétiques"

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Interventions antithétiques 
fascicule 


textes et propos de Gäspär Miklos Tamäs 
proposés par Balézs Sipos 
traduits et discutés au coin bon 


Avertissement 


Ceux à qui répugnent la perversité régnante et l’hystérie progressiste ou 
réactionnaire des voix au chapitre français tendent l’oreille. « Ne se pour- 
rait-il, se disent-ils à raison, que de la rumeur informe qui nous ensache, sur- 
gissent d’autres refrains que ceux qui nous enfument ? que du brouillard un 
geste nous invite ? Voici qu’un homme parle et non plus à l’écran l’image 
grossière d’un plouc industriel ou banquier. Que ce qu’il dit soit critiquable — 
et n'est-ce pas ainsi que l’enchaîné tripote ses chaînes en critiquant ses 
maillons, la qualité de leur acier, la valeur de leur soudure — que nous puis- 
sions, si nous le voulions, l’émietter ou le sabrer comme on casse les briques, 
n'empêche nos petites oneilles d’entendre ce qui vaut pour nous, qu’il dise, 
vraiment, ce qu’un très-ancien poète nommait dans sa langue d’alors, son 
français du quatorzième siècle : voir dire. 

Intervention est le mot propre, le mot exact, mais l’exactitude n’est pas 
tout, n’offre aucune protection aujourd’hui que le vrai faux domine les condi- 
tions. Mademoiselle Fourchedrue voudrait disposer d’un mot qui puisse pas- 
ser outre, empêcher que le vol d’urubu, houle de becs puants, ne s’abatte, 
d’un mot qui puisse édenter les hyènes aux gueules pleines de tartre, et ainsi 
de suite. C’est la raison même de nos réticences : encore disposerions-nous 
d’un tel vocabulaire, d’un lexique vierge, que le discours à la manœuvre par- 
tout nous contraindrait à les falsifier. Nous sommes pris comme le furent 


Tsvetaïeva, Celan, et tous ceux qui rampaient sous les décombres. Enfer et 
damnation, il s’en trouvait là encore qui parlaient faux ! 

Suffit de ces précautions, de ces atermoiements. Nous n'avions lu de 
Gäspér Miklos Tamds ici présenté qu’un entretien dans une vague revue 
opportuniste hongroise. Nous aura frappé le parti que ce fumiste avait pris 
d’intervenir. Adormo était intervenu. Héraclite s’y est refusé, du moins par 
écrit. Zhuangzi n’a pas cessé. J’en suis incapable, je suis fumiste ailleurs, 
c’est pourquoi le coin bon a traduit. 

Léon Constantin Brahms, 
au coin bon, mars 2021!. 


1. Les interventions du coin bon seront typographiées en italique maigre. 


Entretien à parution de Antithèse 
TGM répond à la rédaction de Mérce 


Au cours de nos échanges avant cet entretien, vous nous avez dit que 
votre livre avait été écrit suite à la renaissance de la gauche des vingt der- 
nières années, mais que toute cette excitation était retombée, que ce moment 
est épuisé. Dans la présentation du volume, vous la dites à la fois superfi- 
cielle et pleine d’illusions. Sur quelles illusions avons-nous dansé de New 
York à Cluj ? À quoi la gauche s’est-elle épuisée de Buenos Aires à 
Zagreb ? Que sont devenues les aspirations émancipatrices ?° 


TGM : Des premiers grands mouvements de gauche — dès 1968 — on a pu écrire 
qu’ils n’étaient basés ni sur une subjectivité politique ni sur un mouvement et un 
programme organisés. Les grandes classes — bourgeoisie et prolétariat — ne sont 
plus des sujets politiques ; nous sommes dégoûtés du pouvoir, aussi ne pouvons- 
nous briser le pouvoir. Quels auraient été les critères de victoire, de succès, quand 
les gouvernements des grandes puissances prennent le relais et répondent aux 
demandes des rebelles ? quand l’État capitaliste se désintègre et quand de même 
le contrôle se disperse parmi les communautés autonomes ? quand rien ne va 
contre la structure institutionnelle, quand la loi opère comme devant, et l’armée, la 
police, les services secrets, l’administration, le chemin de fer, le système de pro- 
tection sociale, l’éducation publique, les banques, la fausse culture démente.…. ? 


2. En italiques gras, les questions de la revue Mérce. 


La renaissance de la gauche mêlait le désespoir à l’attente d’un miracle. Vous ne 
serez surpris de ce que, depuis lors, l’université conventionnelle et l’industrie des 
médias posent leurs autocollants terminologiques sur tout ce qu’ils ne com- 
prennent pas, habituelles absurdités dénuées de sens telles que le « populisme », 
inexistant, ou le « néolibéralisme », inexistant, privant la tragédie en cours du peu 
de dignité qu’il lui reste. 

Sans même que les observateurs «les plus avancés » ne tremblent et ne 
cessent leur insane bavardage une seule seconde, l’Europe vire au fascisme. 
Voyez en France la honteuse loi, votée à la quasi-unanimité, contre le « sépa- 
ratisme » — c’est-à-dire contre la population musulmane -—, la terreur policière 
quotidienne, la campagne de propagande menée par l’État contre l’idéologie 
lanceuse d’alertes, « étrangère » bien sûr, où le président Emmanuel Macron 
se révèle être un Orbaniste de premier ordre — parmi bien d’autres. Voyez les 
scandales de Frontex et de l’industrie militaire corrompue, la police et la mili- 
tarisation de l’UE, le tourment sans fin des réfugiés ; voyez la position raciste 
de l’opposition hongroise sur la question de la « migration » ; voyez en Occi- 
dent le presque fascisme désespéré et insensé, par ailleurs anti-autoritaire, 
l’écume « libertaire » des mouvements anti-vaccination et des sceptiques de la 
Covid. De tout cela pas un mot dans la presse hongroise. 

L’épidémie a suspendu les « droits de l’homme », stoppé la prétendue éco- 
nomie nationale, et il s’est avéré que tout cela n’a guère eu de conséquences 
substantielles. Tant la « superstructure libérale-démocratique » que la « base 
économique » n’ont été jusqu’à présent que de simples chimères, fictions en 
grande partie inutiles. Lesdites économies d’aujourd’hui, « solde budgétaire », 
etc., simple superstition de l’âge de pierre. 

Il n’y a pas cette fois d’alternative révolutionnaire à la décomposition, soit dit 
sans pathos ou sarcasme. Il y a de sérieuses raisons historiques à cela, qui tiennent 
spécifiquement à la gauche. Le rejet par la gauche de l’institutionnalisme // 


Intervention de Baläzs Sipos 
sur le concept anglo-hongrois internationalism 


Dans le dialecte fondamentalement est-européen de TGM, le terme « ins- 
titutionnalisme » désigne les pratiques politiques, les programmes, mais 
aussi les attentes sociopolitiques « imaginaires », qui visent à résoudre 
chaque antagonisme social — symbolique — entre les fractions sociales et/ou 
anomalie matérielle — concrète — essentiellement : pauvreté, inégalité des 
chances, écart de richesse, etc. — inhérents à la société, par des interventions 
étatistes, c’est-à-dire par « l’action venue d’en haut ». L’institutionnalisme 
vise à intégrer chaque activité culturelle, économique, sociale dans l’État et 
ses satellites. Son but est l’équilibre, mais cet équilibre est atteint par les 
règles et les machinations des experts. Ainsi, l’institutionnalisme est intrin- 
sèquement hostile aux formations de base et aux organisations auto-poïé- 
tiques, et profondément suspicieux quant au « vrai » populisme, c’est-à-dire 
quant à toutes ces pratiques qui tentent de donner du pouvoir à tout type de 
mouvement local, qu’il soit prolétarien ou bourgeois. L’institutionnalisme, à 
vrai dire, est le grand mythe de la Hongrie d’après 1989 — tant la gauche et 
la droite n’ont cessé de répéter que « la petite bourgeoisie hongroise » est 
beaucoup trop dépendante de l’État — aides, subventions, etc. —, et que, tant 
que cette « petite bourgeoisie » ne sera pas disposée à apprendre à participer 
à l’économie et à agir par elle-même — start-up —, « nous », les Hongrois, 
n’aurons jamais une véritable « classe moyenne » autonome, et c’est là que 
se trouve le fondement de la société ouverte poppérienne. Même TGM pen- 
sait cela au début des années 90 ; certains intellectuels hongrois le pensent 


encore ; mais l’institutionnalisme est toujours une expression négative dans 


son discours, bien que dans un sens différent : aujourd’hui, il désigne essen- 
tiellement la réticence à penser politiquement sans s’en tenir à l’État et/ou 
aux partis politiques traditionnels. 

Et puisqu'il est vrai que la classe moyenne inférieure hongroise — si tant 
est qu’elle existe en tant qu’entité cohérente — n’a pas réussi à (auto-)organi- 
ser un quelconque mouvement politique au cours des trente dernières 
années, l’institutionnalisme semble toujours expliquer la popularité du 
Fidesz [parti dirigé par Orbän], même si le Fidesz — obliquement, dans son 
noyau, et malgré ses prétendues centralisations — est radicalement anti-insti - 
tutionnaliste, car il a presque complètement détruit tout le système institu- 
tionnel infrastructurel, juridique, culturel, pédagogique et administratif de la 
Hongrie — ce qui n’a été un grave problème qu’en province pendant des 
années ; aujourd’hui, c’est un problème grave dans les grandes villes égale- 
ment, en particulier à Budapest, d’où que leurs municipalités soient dans 
l’opposition depuis 2019 —; de plus, il n’a pas construit quelque substitut en 
lieu et place de ce système ; tout le pays est organisé à partir de ministères 
situés à Budapest, ce de manière chaotique, avec des décisions personnelles 
ad hoc. Les personnes qui les dirigent sont soit les membres de la famille, 
soit les alliés économiques les plus proches du Premier ministre. Ce qui est, 
je suppose, le contraire de l’institutionnalisme proprement dit. 


Ces éclaircissements permettent de reprendre la traduction de l’interview. 
En France, nous parlerions soit du tout-état, soit de l’État totalitaire, soit de 
l’État-providence. Le premier est le plus neutre, le second désigne les états 
qui subissent la dictature d’un parti ou d’un führer, le troisième l’état honni 
par les libéraux — les libertarians américains —. 


// Le rejet par la gauche du tout-état et du refus à la fois éthique et apocalyp- 
tique de l’individualisme — soit de la morale communiste révolutionnaire histo- 
rique —, ce rejet par la gauche — suivie, quarante ans après sa dissolution, par de 
faibles mouvements postérieurs — est l’une des principales raisons pour les- 
quelles — malgré les minorités hérétiques que nous chérissons et qui nous ins- 
pirent, celles qui résistèrent et critiquèrent le parti bolchevik encore clandestin 
au début du 20° siècle ; malgré Rosa Luxemburg par exemple, ou malgré l’alors 
bolchevique Trotski, sans omettre les anarchistes — c’est l’une des principales 
raisons pour lesquelles, donc, la gauche n’est pas innocente quant à l’établisse- 
ment et au maintien du Goulag et de la dictature stalinienne. En tout cas, c’est 
l’une des plus grandes catastrophes de l’histoire moderne dont les traces ter- 
ribles sont encore clairement visibles dans ce que deviennent la Chine, le Viet- 
nam, la Russie, l'Ukraine et les autres États qui ont succédé aux républiques 
soviétiques, ainsi que ceux d’Europe centrale et orientale. // 


C’est donc bien le refus par la gauche « européenne » de soutenir la poli- 
tique centralisée et radicalement opposée à l’individualisme bourgeois des 
bolcheviks qui a entre autres permis la dictature stalinienne, ou, du moins 
l’aura laissée prendre racine et se développer. Autre modulation du thème de 
la révolution aux abois, et contrainte à de plus en plus de fermeté. 


// Nous, ici, devons éviter d’avoir recours à l’astuce trop connue du sophisme 
contre-accusateur qui met la responsabilité sur le dos d’une autre monstruosité, 
colonialisme ou fascisme par exemple. Les critiques du socialisme au 19° siècle 
notaient déjà que les grands mouvements ouvriers qui se prétendaient marxistes 
pouvaient conduire à un État-caserne bureaucratique. Face aux horreurs du capi- 
talisme de cette époque, on pouvait passer outre d’un haussement d’épaules, 
geste sublimé par la théologie politique, la grandiose et impérissable théorie de 


Lukäcs. Les réussites modernisatrices du capitalisme d’État qu'était le socia- 
lisme réel, quoique incontestables, reposaient sur la mort de millions d’inno- 
cents que nous-autres particulièrement ne devrions jamais oublier. Les partisans 
de la République des conseils — voyez leurs Mémoires — la soutenait avec cha- 
leur au titre de « dictature ». Rétrospectivement même. Et ce n’est pas une 
blague. Les énormes fautes historiques de la gauche révolutionnaire : fanatisme, 
cruauté mêlée d’héroïsme et de sacrifice de soi, culte de la lettre plutôt que de 
l'esprit, discipline militaire, hauteur arrogante vis-à-vis de l’existant, désobéis- 
sance extérieure et conformisme intérieur, sectarisme, jargon, élitisme spéci- 
fique tiré de la persécution et de la souffrance, ecclesia pressa [Église souf- 
frante], conscience d’appartenir à l’église opprimée des catacombes considérant 
le monde extérieur hérétique ou pire encore, « niant Dieu », toutes ces fautes 
donc se sont multipliées dès la prise du pouvoir. Que le projet de sauver le 
monde soit devenu terreur d’État policier n’est en rien accidentel. Le dernier 
message grotesque du mouvement souterrain a paru quand Detlev Karsten Roh- 
wedder, patron de l’agence chargée de la privatisation, chargée de liquider donc 
les biens de l’ancienne RDA, s’est trouvé « exécuté » par l’organisation terro- 
riste Fraction armée rouge le 1er avril 1991. Si l’ancien parti communiste — pro- 
létaire — a disparu partout, cette disparition a eu des conséquences parmi ceux 
qui de toujours s’opposaient au léninisme, au système des soviets, côté ultra- 
gauche, mais aussi bien côté social-démocrate. Je n’aurais confiance en quelque 
gauche que ce soit qui oublierait le goulag, les trahisons sociales-démocrates, 
puis, après 56, l’hésitante répression de la période post-stalinienne, sans autre 
visée que prosaïque, et la « stagnation », qui ont dilapidé pendant des décennies 
la vie de générations, pour rien, pour un grand rien. Le fiasco qui suit, le fiasco 
de la nouvelle gauche, d’en être comme une réplique*, peut être justifié et par- 


3. « De même que les séismes répliquent, les crimes se répètent ». Bilel Bendouzid, « Des crimes et 
des séismes », cité par Laurent Zaiche. 


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donné : filles et garçons ne désiraient, à juste raison, pénétrer à leur tour dans 
l’impasse léniniste. Il est vrai qu’il n’était possible de vaincre dans ces condi- 
tions. La question du parti, c’est-à-dire la question de la subjectivité politique 
anticapitaliste, qui jusque-là ne se posait seulement que de façon utopique, 
demeure irrésolue. 


Dans Antithèse, vous clarifiez nombre de concepts et défaites nombre 
d'illusions. On pourrait énumérer longuement vos affirmations qui s’op- 
posent aux opinions préconçues. Vous montrez que le socialisme réel n’a 
rien à voir avec le communisme, qu’il vaudrait mieux parler de capitalisme 
d’État ; que le socialisme réel, s’il a permis à l’Est une modernisation 
remarquable, a du même pas ouvert la voie au capitalisme inconditionnel, 
pur et dur. D’observer depuis l’Europe de l’Est, depuis la semi-périphérie, 
les tendances du capitalisme tardif, en tirons-nous avantage ? est-ce un 
plus ? cela nous offre-t-il un point de vue plus complexe ou, au contraire, 
ne rend-il pas nos affaires plus difficiles encore ? 


Que le système mis en place en 1917 était un capitalisme d’État, Lénine, 
Trotski et leurs camarades le savaient à l’époque, mais ils croyaient que ce 
n’était qu’un phénomène, comme la « dictature du prolétariat », temporaire. 
Ce qu’ils ne pouvaient dire — en dehors de banalités technicistes et producti- 
vistes — c’était quelle force sociale pourrait bousculer ce système au-delà de 
lui-même vers un socialisme dans les normes. Ceux-là mêmes qui voulaient 
aller au-delà, bien que ce vœu était illusoire, cette « vieille garde bolche- 
vique », Staline les a fait exécuter à l’issue des Procès de Moscou, ou tout 
simplement assassiner comme Trotski. Cela soit dit pour éviter tout malen- 
tendu. Bien sûr, cette « vieille garde » avait participé à l’écrasement du mou- 
vement prolétaire authentique de Cronstadt et ce fut le cas ailleurs — lisez Mal- 


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raux à propos de la Chine. Du point de vue historique, ce n’est pas le plus 
intéressant, même si s’en est trouvé déterminé le sort de l’Europe de l’Est et 
de l’Asie. C’est indirectement que cela a changé la modernité capitaliste. 
Quoique d’essence répressive-étatiste, le système soviétique, à l’extérieur, 
représentait l’alternative émancipatrice du socialisme, tout comme à son 
époque, Napoléon représentait la Révolution française en Allemagne et en Ita- 
lie. À l’Ouest, où la révolution communiste devait être évitée à tout prix — et 
le fascisme y a réussi —, il s’agissait de pacifier l’énergie révolutionnaire et de 
la transformer en énergie productrice — voir la sociale-démocratie et son État- 
providence —, à cette fin, il fallait en finir avec la domination de la classe 
bourgeoise, « société civile » plurielle et tiède ; en conséquence, les diverses 
variantes du capitalisme d’État, fascisme, new deal, sociale-démocratie, stali- 
nisme, sont devenus dominants partout. Et quand l’énergie socialiste commu- 
niste ne fut plus que cendres, du fait de la banalisation des pays de type sovié- 
tique, sociaux-démocratisés et consuméristes, comme des partis de l’Ouest 
«eurocommunistes », alors — Thatcher 1979 — les acquis du mouvement 
ouvrier empirique, les tendances égalitaires de l’État capitaliste ont pu être 
supprimées. En 1968, quand l’idée communiste a flambé une dernière fois, 
elle ne faisait plus peur déjà. 

Il ne reste plus qu’un rival au système marchand bureaucratique — il n’y a 
pas là d’opposés, la violence même de la bureaucratie a créé la domination du 
marché, et inversement — ce rival, l’islam militant, curieusement plus bour- 
geois que l’Ouest : la base de la théocratie iranienne est la moyenne bourgeoi- 
sie du Bazar comme ce fut le cas chez nous, à la Renaissance, des théocraties 
de Savonarole, Luther et Calvin. 

L’avantage de notre situation, de notre expérience, c’est que nous pourrions 
éviter d’être dupes des tentatives du capitalisme d’État — désormais justement 
post-fasciste —, ou de sa variante « de gauche », l’État providence-ethnique ou 


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quelque chose dans ce genre, tentatives de se faire passer pour une alternative 
au cours actuel des choses, dit « global », cours des choses qui, si l’on veut 
bien l’examiner, montre des éléments pareillement post-fascistes, et même de 
densité et d’intensité égales à celles des semi-dictatures propres à l’Europe de 
l'Est, à l’Asie ou à l’ Amérique du Sud. 

Le consensus intuitif en Europe de l’Est identifie de fait le capitalisme à 
« l’étranger » — c’est pourquoi il le nomme « globalisation », comme si le 
caractère sans-frontière du marché, vieux de plusieurs siècles, était une nou- 
veauté —; cette identification aurait pu être soutenue au 18° siècle, mais le 
temps a tout de même passé. Quant à la lutte entre le capitalisme d’État 
rapace, obscurantiste et répressif de l’Europe de l’Est et le capitalisme d’État 
moderniste de l’Union européenne, quel spectacle lamentable. 

Le terrorisme néo-nazi en Allemagne — secret médiatique pour une raison 
quelconque — est très proche de certains cercles de la droite officielle. L’ar- 
mée, les services secrets, la police sont saturés — ce qui est par contre bien 
connu — de cellules nazies : voilà un État considéré chez nous comme un 
modèle de l’État européen « libéral ». Le discours anti-immigrants officiel en 
Allemagne et Autriche aujourd’hui n’est en rien plus conciliant que celui 
d’Orbän. Ce sont ces assassins et manifestants néo-nazis, qui manifestent et 
assassinent des musulmans, les vainqueurs idéologiques du jour, même si 
parmi eux des amateurs moins chanceux finissent par se retrouver, parfois, 
derrière les barreaux. L’amère plaisanterie, c’est que la plus grande part de 
l’opposition musulmane est également conservatrice, répressive et autoritaire. 
On observe donc, comme je ne cesse de le répéter, que le capitalisme bouche 
l’horizon tout entier. L’indignation morale — éternelle, non spécifique, de pauvre 
exigence analytique — contre l’injustice sociale, toujours à la marge, ne change 
rien au paysage. La gauche de l’Europe de l’Est — qui, dans cette région, devrait 
connaître depuis longtemps les dommages produits par la ségrégation et l’op- 


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pression ethnique — sous le nom de « politique identitaire » — une autre étiquette 
universitaire et médiatique habituellement collée sur quelque segment arbitraire 
d’un mélange incompris — néglige la fonction oppressive du capitalisme de tout 
temps, cette fonction qui maintient par d’autres moyens l’oppression de classe 
sur le terrain biopolitique. On la nommaïit entre 1848 et 1945 « politique des 
minorités » et « question juive », rien de nouveau donc, chers camarades, et pas 
plus nouveaux les sots parmi les intellectuels. L’ethnicisme — et son histoire — 
est au moins un élément organique du capitalisme, comme le cours de la bourse 
et les agents d’assurance. 

Je ne sais pas si nous sommes encore de la semi-périphérie puisque le centre 
est putréfié. Je crois que ces théories, « centre versus périphérie », qui n’ont 
jamais expliqué grand-chose sont aujourd’hui quelque peu désuètes. Les puis- 
sances traditionnelles occidentales, USA, Grande-Bretagne, France, Italie, 
sont en crise, politiquement paralysées ; leurs « élites » — c’est le nom qui leur 
est donné chez nous, réactionnaire et fallacieux — leurs élites administratives 
et politiques régnantes s’effondrent avec la haute culture, autrefois hégémo- 
nique, aujourd’hui agonisante, et l’autorité de la science. Le conflit idéolo- 
gique décisif se concentre aujourd’hui dans le domaine ethnique de la race et 
du genre après que la conscience de classe a été éliminée, de la façon habi- 
tuelle, aspiration égalitaire dans une société laissée de son côté intacte, hiérar- 
chisée. Dans une société conflictuelle, compétitive et agonistique, ce qu’est le 
capitalisme, tous, mouvements égalitaires compris, tentent de vaincre, confir- 
mant la hiérarchie — Nietzsche savait cela tout autant que Marx. Si la compéti- 
tion — justifiée par une méritocratie qui n’a jamais existé dans une société où la 
plus grande part des richesses est héritée, voyez les USA — si la compétition est 
de principe, dès lors l’oppression s’impose — de sorte que la victoire des vain- 
queurs soit au moins pour un temps garantie — et, dans ces conditions, la lutte 
pour l’égalité semble celle d’un Don Quichotte. Les voiles du moulin peuvent 


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être peintes façon « politiquement correcte », la lutte ne s’en trouve pas soute- 
nue. La hiérarchie change d’apparence et renaît sans cesse. 

Tous les souverains et monarques sur le déclin considèrent barbares ceux qui 
se lèvent. Aujourd’hui les riches de couleur sont craints, les hommes politiques 
de couleur, les fonctionnaires de couleur, les managers de couleur, les autorités 
médiatiques et culturelles de couleur — en Angleterre, les deuxième et troisième 
ministre du gouvernement et le maire de Londres sont originaires du sous-conti- 
nent indien — beaucoup de choses s’en trouvent changées, mais la hiérarchie, les 
inégalités, pas du tout. Que la couleur varie à l’Ouest, que soient plus visibles 
parmi les dirigeants les femmes, les minorités, les jeunes, ne change rien. L’op- 
pression ethnique, raciale, religieuse, sexuelle et des minorités demeure où on la 
trouve de toujours, au cœur du système capitaliste mondial, où trouver l’oppres- 
sion de classe. On ne pourrait lui opposer que l’universalisme le plus radical, 
aussi radical que l’universalisme platonicien et chrétien, mais il faudrait un 
appareil conceptuel impossible aujourd’hui. 

Chez nous, le projet socialiste de modernisation radicale a d’une part 
liquidé — à droite — les traditions religieuses aristocratiques — la religiosité 
qui fait son apparition ici et là, disons en Pologne, Roumanie, Serbie, etc. 
est un phénomène aussi ultra-moderne décadent que l’islam radical : foi 
aveugle pastichée, orthodoxie pastichée, ultramontanisme pastiché, le tout 
post-moderne — ; ce projet a liquidé d’autre part — à gauche — l’autonomie 
politique de la classe ouvrière dans ses mouvements qu’il a étatisés et par 
là-même écrasés. Ici, le capitalisme est pur, il n’est ni limité ni contrôlé par 
quelque tradition et n’est guère réglé par le droit considéré d’un simple 
point de vue instrumentaliste. Nous oublions que la rudesse barbare n’est 
pas une tradition, ce n’est ni sous-développement, ni «retour vers le 
passé », mais nihilisme décadent et sans forme. 


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Le « prolo » — ailleurs l’allocataire, qui n’est pas un problème hongrois 
puisqu'il n’y a pas d’allocations en Hongrie — le « prolo » est tenu en mépris 
haineux par la gentry et le gendarme — ce mépris sous le régime de Horthy 
[Miklés Horthy, 1868-1957, vrai-faux dictateur hongrois, 1920-1944] était 
particulier à une certaine couche sociale, il est aujourd’hui général — le 
mépris du prolo s’accompagne d’une haine profonde des intellectuels — 
envers le savoir, la culture, les compétences et connaissances culturelles. Le 
prolétariat et les intellectuels se trouvent historiquement à la base de la 
gauche, cette gauche de l’Europe de l’Est, qui s’approprie servilement 
toutes les manières et les modes de la droite — notre jeunesse singe l’opposi- 
tion aux Lumières des réactionnaires anti-romantiques d’autrefois, mime les 
modes les plus agressives de la gauche universitaire occidentale qui se fas- 
cise avec une célérité remarquable, et rejoint pour finir Instagram et la 
Sainte Alliance — cette gauche s’insulte elle-même du matin au soir, et bien 
sûr du soir au matin. Mais vous savez que ce sont zigues à donner tort, quant 
au racisme, à Kant plutôt qu’à Hitler. Jawohl ! De ceux qui souffrent moins 
de l’injustice de l’impôt non proportionnel, de la TVA si élevée sur des pro- 
duits vitaux, des loyers astronomiques, de l’éducation discriminant les 
pauvres, de la maltraitance des femmes, et souffrent beaucoup plus du 
manque de politesse et de bonnes manières. 

Presque tout le monde partage ces préjugés de troglodytes. Voilà, c’est cela, 
oui, dans les pires formes d’un capitalisme absolument pur, qui a pu naître en 
Europe de l’Est. Oui, mais d’autres pays sont sur les rangs. 


Dans votre essai intitulé « Classe et vérité », vous expliquez qu’il y a deux 
traditions socialistes : la rousseauiste, « angélique » ; et la « démonique », 
marxiste. La première professe le puritanisme, la moralité, ses partisans 
proclament la nécessité de revenir aux valeurs populaires qui sont morale- 


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ment et culturellement supérieures. Pourquoi ne pouvons-nous nous 
contenter de ce socialisme à la Rousseau, qui a sans doute plus de puis- 
sance mobilisatrice ? Qu’est-ce qui ne va pas avec l’égalité ? 


En quoi le puritanisme irait de pair avec la moralité ? D’ailleurs, Rousseau 
n’était pas puritain. Quant au « populaire », pas moyen d’y revenir, car le 
«peuple » est un concept lié à une civilisation, c’est une construction 
romaine. Rousseau s’opposait non seulement à l’ordre du capital, mais à la 
civilisation — compris l’art et la science — forcément amorale. Il proposait une 
société de coexistence non institutionnalisée, une société humaine authen- 
tique-instinctive-affective, parce qu’il était persuadé que libre de tout vernis 
civilisationnel, l’homme pré-sociétal est fondamentalement libre et bon. — Ce 
qui est bien sûr tout à l’opposé de la position chrétienne, biblique —. 

Ce n’est pas Rousseau qui pose problème, il y a beaucoup de vrai dans sa 
critique de la culture — du reste, ce n’est pas si souvent que surgit sur terre un 
tel génie — c’est le socialisme rousseauiste. 

Qu'est-ce qui va de travers avec l’égalité ? Rien ne va de travers avec l’éga- 
lité, qui est parmi les plus importants de nos idéaux. L’égalité cependant n’est 
pas une cause, mais une conséquence. Supprimer politiquement l’inégalité, — 
voilà un projet qui a été tenté à de nombreuses reprises, des Jacobins aux 
Bolcheviques — on n’y a, sans exception, jamais réussi, car, là où l’inégalité 
des salaires diminue, d’autres rapports hiérarchiques — liés au pouvoir et à 
l’administration — se renforcent inévitablement. Si l’on n’y réussit pas, c’est 
que, dans le système capitaliste, l’inégalité n’est pas la conséquence d’ordres 
juridico-politiques — noblesse, clergé, tiers-état ; distinction juridique entre 
homme et femme —, mais parce qu’à côté d’une égalité de droit fondamentale, 
la séparation entre valeur et plus-value, forces productives et moyens de pro- 
duction, la toute-puissance de la propriété, la forme marchandise, la sponta- 


17 


néité du marché, recréent toujours l’inégalité, ce malgré toutes les réformes 
concernant l’impôt ou les salaires. Le socialisme rousseauiste — pas Rous- 
seau ! — vise l’apparence, le vernis, et du fait de son caractère politique, il ne 
peut maintenir l’égalité autrement qu’en usant de grande violence, ce qui ne 
signifie pas toujours une violence physique. Le socialisme rousseauiste — de 
même que le bolchevisme et d’autres idéologies parentes — ne supprime pas le 
capitalisme, ou seulement ses épiphénomènes. Les autres systèmes capitalistes 
d’État n’essaient même pas, car leur fonction est précisément de maintenir 
l’ordre du capital. Bref : le mouvement émancipateur ayant pour objectif de 
sauver le monde ne peut s’appuyer sur une théorie fausse. D’autre part, il 
n’est pas vrai que le socialisme marxien ne soit pas capable d’une forte puis- 
sance mobilisatrice. Bien sûr que si. Après la première guerre mondiale, sinon 
dans une forme pure, car l’histoire ne connaît pas de forme pure, tout le 
monde a compris, un temps, que la nation n’était pas une alternative au capita- 
lisme, mais en était une base formelle qu’il fallait rejeter avec la propriété pri- 
vée capitaliste et la famille patriarcale répressive. La révolte contre le capita- 
lisme sans la révolte contre le nationalisme ne vaut pas un clou. Il n’est pas 
étonnant que le système stalinien ait été nationaliste, tout comme les autres 
systèmes capitalistes d’État, voire plus encore. Pas de capitalisme sans ethni- 
cisme et sexisme et inversement, pas de communisme sans internationalisme 
et féminisme. 


Quelle est l’importance du fait que, selon la conception marxiste, le tra- 
vail soit un élément organique du capital, de sorte que le prolétariat, en tant 
que sujet révolutionnaire, ne peut aller au-delà du capitalisme — sans se 
supprimer lui-même ? « Quand même les pierres seront sauvées... » — Se 
peut-il qu’un sujet révolutionnaire naisse au sein du capitalisme et nous 
conduise au salut ? 


18 


La force de travail est un élément organique du capital. Le prolétariat, 
cependant, — tout comme l’administration chez Hegel — est la « classe univer- 
selle », la classe qui supprimera toutes les classes — entre-temps, cette classe a 
été supprimée, politiquement seulement, il est vrai, par le capitalisme dès 33 
—. Le prolétariat ne pouvait lutter pour un pouvoir de classe — c’est l’essence 
de l’exploitation — mais seulement pour une société sans classe. Oui, c’était 
bien le programme des partis prolétariens, mais le socialisme est derrière 
nous, il a passé, devenu histoire. Le prolétariat n’est plus un sujet politique — 
pas plus la bourgeoisie. Il n’y a plus de sujet révolutionnaire. La question 
demeure sans réponse. La définition du prolétariat est née de la perspective 
communiste et cette perspective est aujourd’hui théorétique — sous cette 
forme, éternelle ; Marx l’a dite mouvement réel, elle l’était certainement, mais 
elle a été vaincue. Le communisme est désormais « reservatio mentalis », 
idéal de vérité, de permanence et d’invariance, ni plus. Ni moins. 


On peut noter en vous lisant et en vous écoutant quelque chose comme 
une dualité. Vous l’avez vous-même baptisée « doubles esgourdes créa- 
tives », ce qui n’est pas sans parenté avec « l’homme de deux âmes » d’Ady 
[Endre Ady, 1877-1919, poète hongrois]. Un homme qui lutte contre l’injus- 
tice, l’inégalité, l'exclusion, les atteintes aux libertés, mais reste ouvert à 
autre chose. La conception marxiste ne laisse guère de place à la morale — 
cependant Marx ne pouvait se contenir dans les premières pages du Capital 
face au travail des enfants et à la misère des ouvriers. Notre indignation 
morale peut-elle espérer disposer d’une force suffisante pour ébranler le 
système ? Votre essai, « Nouvelle ascèse », pourrait le suggérer. 


19 


Je me référais moi-même à Ady. Il y a un mais. La lutte contre l’injustice 
sociale n’est pas une question morale, bien qu’elle soit de nature éthique. Je 
sais que la lutte contre l’inégalité, la répression, la cruauté, la discrimination, 
le comportement social répressif, le mépris, l’humiliation, la misère, n’est pas 
propre seulement au communisme ; elle peut se concilier avec l’« humanisme 
bourgeois », ce dont se moquaient injustement les marxistes. Il est vrai pour- 
tant que cet « humanisme bourgeois » n’aurait rien été sans l’énorme pression 
révolutionnaire du mouvement ouvrier international. Ni le suffrage universel, 
ni les droits des minorités, ni l’égalité des femmes, ni la décolonisation n’au- 
raient été possibles sans les luttes du socialisme historique, lequel à nombre 
d’égards a humanisé l’ancien capitalisme. Pour autant, toutes ces luttes pour 
l’égalité et les droits élémentaires ne mènent pas à la chute des sociétés d’ex- 
ploitation, de production marchande, de hiérarchies. Laissons cette illusion de 
côté. Pour ma part, je ne méprise pas l’amélioration ou la réfection des socié- 
tés existantes — c’est-à-dire capitalistes — ni la protection de la nature, ni les 
réformes progressistes de l’impôt, ni la liberté de parole, ni le quota féminin, 
ni l’accueil des migrants, ni la protection et la reconnaissance publique des 
homosexuels et des gens de couleur, ni, en général, toute avancée vers un 
mieux-vivre. Tout cela est compatible avec le programme communiste, sans 
lui être identique et, pour l’heure, je ne vois personne qui ait un programme 


communiste. 


Vous écrivez dans votre essai « Réflexions à l’aube sur le communisme, 
entre autres » que « le communisme en tant que projet politique et mouve- 
ment avait péri bien avant la seconde guerre mondiale ». Que peut-on en 
faire ? Cela vaut-il encore la peine de se dire communiste ? Quel drapeau 
brandir aujourd’hui ? 


20 


Ça n’est pas une question de choix. Je ne sais de quoi il vaut la peine de par- 
ler, mais si nous sommes communistes, alors nous sommes communistes, il ne 
peut ni ne doit en être autrement — si c’est exact. Et puisque nous en sommes à 
l’histoire, il y a beaucoup à exclure de cette auto-définition. Je ne suis pas, 
quant à moi, un camarade des staliniens et des maoïstes, ni des sociaux-démo- 
crates. J’ai tenu un drapeau rouge lors d’une manifestation, je l’ai agité, on 
m'a photographié et on s’est moqué de moi. Je n’ai pas honte. Il n’y a pas 
beaucoup de moments authentiques à l’occasion desquels agiter un drapeau — 
rouge, ou noir, ou rouge et noir — mais il n’y a aucune raison d’être nostal- 
gique. À condition d’en conserver l’idée dans sa pureté — et pas au sens de 
Révai [Jézsef Révai, 1898-1959, communiste hongrois, ministre de la Culture 
1949-1953]. Au contraire. — Penser à tous ceux qui ont agité le drapeau rouge 
me donne des haut-le-cœur. Quand je vois, à l’occasion de cérémonies offi- 
cielles de la République de Chine ou du Vietnam, le drapeau rouge frappé de 
la faucille et du marteau, je n’éprouve aucun sentiment de solidarité frater- 
nelle, succès posthume du capitalisme d’État désormais décadent que nous 
avons toujours rejeté d’une manière ou d’une autre. Le capitalisme, sous une 
forme ou une autre, extrait de lui-même son contraire. La question de savoir 
s’il vaut la peine, jusqu’à la prochaine grande crise révolutionnaire, de mener 
un travail conceptuel et émotionnel tenace, exhaustif, subversif et sans grand 
espoir, est en effet une question éthique. 


Dans plusieurs de vos écrits, vous soulignez que 2015 a été un tournant 
non seulement dans la politique hongroise, mais aussi dans la politique 
européenne. Beaucoup ont parlé d’une « crise des migrants », mais il est 
facile de retourner l’argument et de dire que c’est nous qui sommes en 
crise, qui avons refusé de les accueillir et de les assister. Qu'est-ce donc qui 


21 


était en crise en 2015, et qu'est-ce qui est en crise dans ce que nous vivons 
encore aujourd’hui ? 


À mon avis, il ne faut rien exagérer. Quelque chose seulement s’est vérifié 
une nouvelle fois — et continue de se vérifier depuis : le système actuel n’est 
pas tenable, incapable qu’il est de maintenir ses propres principes. Le cadre de 
base de la vie internationale — qui est l’une des principales garanties de 
l'ONU, du droit international — tout le monde s’en moque. Qu'est-ce qui est 
en crise ? L’utopie du capitalisme non fasciste, voilà ce qui est en crise. Une 
crise qui se maintient et dure encore aujourd’hui. 


Vous utilisez le terme post-fascisme et le définissez ainsi : « Le post-fas- 
cisme trouve facilement sa place dans le nouvel espace du capitalisme 
mondial : il ne renverse pas les formes dominantes de la démocratie élec- 
torale et du gouvernement représentatif. Ce qu’il fait en réalité, je crois, 
est essentiel à toutes les formes de fascisme, comme à la variété qui 
émerge après la chute des régimes totalitaires, sans Führer, sans parti 
unique, sans SA ou SS ; à savoir qu’il renverse la tendance des Lumières 
à unir la citoyenneté et la “condition humaine”. » Comment votre concept 
s’articule-t-il avec le concept de « microfascisme » de Deleuze et Guat- 
tari ? Si le fascisme, comme vous l’écrivez, « a sauvé le capitalisme en 
écrasant le socialisme occidental », la question se pose : quel est l’ennemi 
du post-fascisme, ou microfascisme ? 


Je ne fais pas avec, je suis à l’origine du concept — publié dans la Boston 
Review en 2000, puis dans de nombreuses autres langues —, et il n’a rien à voir 
avec le concept de Deleuze et Guattari, que je ne veux pas utiliser. Le post- 
fascisme a de nombreux ennemis — des démocrates bourgeois aux anarcho- 


22 


communistes — mais la question n’est pas de savoir qui sont les victimes du 
post-fascisme. Tous ceux qui sont exclus de la citoyenneté universelle — et 
selon l’héritage uniforme des Lumières, tout le monde est citoyen sous un sta- 
tut ou un autre, il n’y a personne qui n’ait pas de droits politiques. Le fas- 
cisme, le nazisme l’ont ouvertement nié, même dans le cadre de l’État-nation 
— exclue la population coloniale —, c’est-à-dire de la manière la plus radicale, 
interrompue la tendance à l’universalisation, identifié le capitalisme à la dis- 
crimination et à la privation de droits. La privation du droit peut être effectuée 
sans camp de concentration, bien qu’ils existent. De manière symbolique — par 
exemple avec les « lois » contre le foulard musulman, ou la loi sur l’avorte- 
ment en Pologne, ou l’amendement à la constitution hongroise sur les « droits 
de la famille », etc. —, ou par des mesures violentes, par la force militaire. Les 
Ouïghours et les Rohingyas ne sont pas les seuls à se retrouver dans des 
camps de réfugiés, une législation similaire est en cours d’élaboration ailleurs. 
L’ennemi désigné par le post-fascisme est le même que celui des nazis : les 
éléments « gênants » — juifs, communistes, homosexuels, etc. — qui conduisent 
à l’hétérogénéité, et leurs équivalents contemporains, ceux qui sont « sans 
nation ni patrie», «sans racines », les «intrus », les « vagabonds », les 
« parasites », les « étrangers présumés sous-hommes », tous ceux qui se 
trouvent au-delà des éléments « indigènes » conformes à la nation, conformes 
à l’état, c’est-à-dire au-delà des sujets du droit par excellence. Puisque le prin- 
cipe formel du capitalisme est l’égalité des hommes, ceux du dehors doivent 
être déclarés non-humains. À cette fin, comme nous le voyons, nul besoin de 
SS et de Gestapo. 


Vous considérez l’« état d’urgence » comme une caractéristique fonda- 


mentale du post-fascisme. En Hongrie, pendant l’état d’urgence, les per- 
sonnes fidèles au parti au pouvoir ont fait fortune, et colossale ; font partie 


23 


de cette richesse les universités qui ont été mises sur la voie du prétendu 
« changement de modèle ». Quant à l’Université du théâtre et du Cinéma et 
à l’Université d'économie, vous avez déclaré qu’il ne s’agit pas d’une « pri- 
vatisation », mais d’une confiscation par l’État profond. Il existe une vaste 
littérature sur l’État profond qui remonte à plusieurs décennies. Que pen- 
sez-vous de l’État profond, comment est-il apparu et quel est son rapport 
avec le « double État » d’Ernst Fraenkel ? 


Je n’ai pas vraiment parlé de l’état d'urgence, ce que faisaient les disciples 
de Carl Schmitt comme Giorgio Agamben. L’état d’urgence épidémique en 
Hongrie ne fait qu’accroître le pouvoir déjà existant de l’autoritarisme. Quand 
Ernst Fraenkel — je suis heureux d’avoir pu susciter un certain intérêt interna- 
tional à son égard au cours des deux dernières décennies — quand Fraenkel a 
établi une distinction entre la survie limitée de l’État de droit dans le système 
nazi et l’État informel, de mesures, décrets et dispositions —- Maknahmenstaat 
— État discrétionnaire — développé dans le Troisième Reich, il a mis le doigt 
sur une caractéristique essentielle de tout fascisme. Lorsque les universités 
hongroises prennent forme de « fondation » avec l’argent de l’État, avec la 
perspective d’un financement supplémentaire de l’État, et qu’elles sont diri- 
gées par des hauts fonctionnaires du régime et des copains du régime dans la 
direction de l’État, elles ne sont pas privatisées, elles passent simplement du 
contrôle de l’État de droit au contrôle de l’État profond informel, du MaRnah- 
menstaat. Copains et coquins font de même avec une partie importante des 
actifs officiels de l’État dans d’autres domaines. Ce MaRnahmenstaat, État de 
commandement et de contrôle — sans appel, sans contrôle judiciaire, sans 
fonctionnaires aux propres droits spéciaux — est lui-même une île totalitaire au 
sein de l’État formel autoritaire. La nature post-fasciste de la chose est, entre 
autres, que l’État formel et l’État informel sont dirigés par les mêmes per- 


24 


sonnes. Ici, en Hongrie, l’État profond n’est pas le rival de l’État formel, mais 
son jumeau. Il ne s’agit pas non plus d’un État mafieux, puisque la mafia cap- 
ture les dirigeants de l’État, quand ici les dirigeants de l’État capturent la 
société, n’ayant pas à admettre d’étrangers — pour le moment. 


Récemment, vous avez beaucoup écrit sur Hegel. Que dit Hegel à une époque 
où le capitalisme — dont il ne pouvait connaître le concept — ne peut plus être 
défié et peut de plus en plus régner purement et simplement ? 


Je m'occupe de Hegel comme beaucoup le font. Que dit Hegel à notre 
époque ? Et pourquoi pas Platon à notre époque ? Hegel n’a certes pas utilisé 
le terme « capitalisme » — pas plus que Marx —, mais, vers la fin d’une mer- 
veilleuse ère intellectuelle, dans le sillage de grands prédécesseurs, ou en s’y 
opposant, il a construit une conception de la liberté qui, contrairement à celles 
de Kant et Fichte, n’est ni morale ni théologique et va au-delà du droit naturel. 
Il a ramené la liberté et l’émancipation dans la société, dont Rousseau, Kant et 
Fichte avaient cherché à l’extraire. Je ne suis cependant pas encore au bout de 
mes études renouvelées, je veux encore apprendre de Hegel — et de ses parte- 
naires de débat — et je suis loin de toute conclusion. Une grande partie de nos 
dilemmes actuels relèvent de ce que les manuels appellent l’idéalisme alle- 
mand classique — dont Marx est peut-être la dernière grande figure —, mais 
l’expression qu’il en donne est d’une qualité infiniment supérieure à celle de 
notre époque déclinante. Même si l’on (re)lit non pas les plus grands, mais des 
figures un peu moins importantes — comme Jacobi, Hamann, Schleiermacher 
— on a toujours le souffle coupé. Pour autant, cette pauvre humanité est 
capable de miracles. 


25 


26 


Propos de TGM sur le populisme et autres stupidités 


Il n’y a rien de nouveau à ce que des termes consacrés soient utilisés dans un 
sens entièrement nouveau sans annoncer ce changement et qu’en conséquence 
les lecteurs soient induits en erreur. Cela arrive tous les jours. Il n’est pas sur- 
prenant que, ne pouvant expliquer un nouveau phénomène, on lui donne un nom 
évocateur au lieu d’en faire la théorie ou du moins la description. C’est ce qui se 
passe avec le populisme ou le populisme de droite — voire le populisme de 
gauche — des mots employés pour dépeindre des situations vieilles comme le 
monde tout en étant étonnamment nouvelles. Populisme en est venu à signifier 
« Je n’y comprends rien, mais on m’a demandé de parler. » 

Prenons l’exemple de la Hongrie. Le Premier ministre Viktor Orbén est 
considéré comme le populiste de droite par excellence. Que fait-il ? 

Après une tentative hésitante et répugnante de mobilisation totalitaire, bien- 
tôt sagement abandonnée, lui et son régime ont mis au point une technique 
d’où la corruption, au sens juridique du terme, est exclue, mais où néanmoins 
les biens de l’État servent à enrichir les amis et les serviteurs de la famille au 
pouvoir. L’encadrement n’est pas soudoyé par des tiers et aucun vol n’est 
commis. Les sociétés, les terrains, les bâtiments, les entreprises rentables, les 
loyers et surtout l’argent des fonds européens, sont simplement distribués aux 
courtisans, aux larbins, à leurs sociétés fictives. Les fonctions de l’État sont 
sous-traitées aux alliés du leader, mais toujours contrôlées par lui de manière 


27 


informelle ; les entreprises privées sont nationalisées puis privatisées à nou- 
veau au profit de ces alliés. Les appels d’offres lancés pour répondre aux 
besoins nationaux et régionaux sont invariablement remportés par les mêmes 
personnes et les mêmes entreprises pro-Orbän et sub-Orbän. Les banques 
d’État offrent par ailleurs des crédits à ces entreprises, afin de racheter des 
médias auparavant indépendants. Toutes les institutions publiques sont consi- 
dérées comme biens personnels du leader. Des directeurs d’école primaire aux 
chefs de bureau de poste de village, des directeurs de collections de poupées 
rigolotes aux chaires universitaires et commissariats de police, tout fonction- 
naire ou toute personne à qui l’on demande de faire quelque chose pour la 
communauté doit appartenir à la droite dirigeante à un titre ou à un autre. Le 
bureau du premier ministre est installé dans l’ancien palais royal. La Galerie 
nationale et la Bibliothèque nationale ont été boutées hors du bâtiment pour 
lui faire place, comme à son administration d’État personnelle, laquelle est de 
plus en plus distincte du gouvernement proprement dit et placée au-dessus de 
lui. Quant au gouvernement local, plus exactement régional, il a pratiquement 
disparu. Il n’y a plus rien entre le gouvernement central et le patron ou le chef 
local d’un village. Les institutions étatiques telles que l’Office national du 
patrimoine sont supprimées, reprises par de sombres organismes privés ayant 
quelque intérêt financier ou professionnel dans le domaine concerné, tous 
invariablement liés au supra-gouvernement. Comme à l’époque des royaumes 
patrimoniaux, à la tête de l’État, les biens de la Couronne ne sont pas claire- 
ment séparés des biens personnels. Ils sont utilisés de manière discrétionnaire, 
arbitraire et péremptoire par le pouvoir suprême du pays. Les bénéficiaires de 
ce système sont organisés en un ordre étroitement tissé, sorte de « corpora- 
tion » au sens ancien du terme, qui supplante l’État formel et en façonne les 
lois et les normes constitutionnelles. 


28 


Il s’agit bien d’une ingénieuse vieille-nouvelle forme de dictature, certes 
souple et non meurtrière, mais populiste ? 


Démagogie ethniciste 

La démagogie ethniciste n’est pas particulièrement populiste, telle qu’elle est, 
telle qu’elle a été pratiquée dans le passé par diverses élites qui se sont opposées 
avec véhémence et parfois violemment aux classes populaires, telles les dicta- 
tures militaires autoritaires. La routine consistant à faire des concessions occa- 
sionnelles aux masses sous la forme d’augmentations de salaire, d’aumônes, de 
réformes fiscales, est également une procédure universelle, et personne ne quali- 
fierait de populiste le prince Otto von Bismarck et les empereurs Guillaume Ier 
et Guillaume IT. Y a-t-il un régime qui n’ait pas rendu l’étranger responsable des 
maux qui ont frappé le pays qu’il a dominé ? Prélever des taxes punitives sur les 
commerçants étrangers est une coutume ancienne. Les Doges de Venise ou les 
Ducs de Bourgogne, noblesse dirigeante des Pays-Bas, étaient-ils populistes ? 
Voyons Donald Trump, la menace archi-populiste. Il n’y a aucun doute sur le 
fait qu’il était une menace, mais populiste ? Il se proposait de réduire le chô- 
mage en construisant des routes et des ponts, c’est la voie des pyramides. Le 
pharaon était-il populiste ? 

En 1935, Karl Mannheim, dans L’homme et la société à l’ère de la reconstruc- 
tion, établit que les politiques économiques suivent un rythme cyclique, du libre- 
échange au protectionnisme. Une logique similaire a été découverte par Karl 
Polanyi dans sa théorie du « double mouvement » — La Grande Transformation, 
1944 —. L’intensification de la concurrence fait baisser les prix. La baisse des prix 
pousse les employeurs à réduire les salaires réels, à augmenter la durée du travail, 
à rendre la discipline plus stricte et plus répressive la législation du travail, mais 
surtout à réduire les coûts en développant la technologie et réduisant la maïin- 
d'œuvre. Le chômage de masse porte préjudice à la demande concurrentielle, et 


29 


ainsi de suite. Tôt ou tard, s’ils veulent prévenir la crise, les dirigeants des États 
capitalistes doivent prendre des mesures et la méthode consiste principalement à 
limiter la concurrence autant que faire se peut. 

Le protectionnisme limite la concurrence de deux façons : premièrement, il 
modère la concurrence entre les capitalistes en excluant certains concurrents, 
principalement « étrangers », et en obligeant l’État, c’est-à-dire le contri- 
buable, à assumer le fardeau de certaines tâches de redistribution que le mar- 
ché ne peut plus assurer. Deuxièmement, il réduit la concurrence entre les tra- 
vailleurs, particulièrement dangereuse pour la stabilité d’un État bourgeois. 
L’emploi devenu rare, un puissant mouvement ouvrier a, dans le passé, 
demandé à l’État de nationaliser, de restructurer, de réglementer ; il a évidem- 
ment demandé de verser des allocations de chômage d’une sorte ou d’une 
autre, d'élargir les systèmes de protection sociale de l’État et d’investir dans 
de nouveaux projets — chemins de fer, routes, logements sociaux — qui ont 
besoin de nouveaux employés ; il a fait retarder — par l’éducation — l’âge de 
l’entrée sur le marché du travail, abaisser l’âge de la retraite, et préconisé bien 
d’autres expédients coûteux. Deux autres moyens régulièrement proposés par 
les classes dominantes sont la guerre ou la conquête coloniale, ou les deux, 
qui créent une nouvelle demande et épuisent les excédents de population. 
Toutes deux furent jugées déstabilisatrices et barbares. La combinaison de ces 
éléments a permis de créer certains systèmes de protection sociale sous condi- 
tion d’exclure une partie de leurs bénéficiaires pour diverses raisons ou, du 
moins, d’en proposer certains comme objets de haine, contrebalançant ainsi 
l’impulsion généreuse inhérente à une réglementation étatique redistributive et 
égalitaire. L’aide sociale réservée aux hommes « travailleurs » — lire : blancs 
—, l'exclusion des « parasites » et des « profiteurs de l’aide sociale » — lire : les 
personnes de couleur, les étrangers ou les femmes, comme les redoutables 
« mères célibataires » lors de la panique orchestrée des années 1980 et 1990 — 


30 


ont parfois remplacé avec succès la politique de lutte des classes par des luttes 
ethniques et des alliances et coalitions entre classes, races et sexes — mâles 
blancs —. Ce qui est relativement nouveau, c’est la combinaison de l’opposi- 
tion à « l’État-providence » et du protectionnisme des entreprises. 

Une variation contemporaine sur ces thèmes a été déployée au cours de la 
campagne de Trump où les oubliés, la classe des travailleurs blancs, jouent un 
rôle symbolique dans l’habituelle calomnie conservatrice des chômeurs, usant 
du croquemitaine traditionnel, le criminel noir. Ce qui est relativement nou- 
veau, c’est la combinaison de l’opposition à « l’État-providence » et du pro- 
tectionnisme des entreprises avec les grands travaux promis pour augmenter 
l’emploi. Le protectionnisme allait généralement de pair avec le « l’État-pro- 
vidence » — même la version fasciste avec ses limites ethniques et nativistes, 
quoique ce ne fut pas vrai de tous les fascismes : Mussolini était un libre- 
échangiste soucieux d’équilibrer le budget —, c’en est fini maintenant. L’im- 
migrant va désormais synthétiser les caractéristiques de la nouvelle politique 


réactionnaire. 


Les immigrants 
Les « guerres commerciales » contre, mettons, la Chine, // 


Les M’essuie-glaces“ du coin bon ne savent rien du tout, ni de Pékin, ni de 
leurs amis, ni du reste, vivant comme des huîtres. Sainte Rose de Lima 
chantait les Psaumes en alternance avec les oiseaux perchés dans les arbres 
faisant face à sa fenêtre ; elle était toutefois la seule capable de comprendre 
ce que les oiseaux répondaient. 


4. Un lapsus au clavier sur « Messieurs-Dames » se vit un jour proposer la correction « M’essuie- 
glaces » par le logiciel. On la retrouve ici après avoir été un temps adoptée puis abandonnée. 
5. Le présent fascicule a été composé pendant les confinements imposés par la première pandémie 


31 


// une franche inimitié envers l’Union européenne — envers l’étranger — sont 
désormais inséparables du combat contre un groupe de travailleurs concur- 
rents, les immigrants. En sauvant les populations actives locales de la concur- 
rence étrangère bon marché, en préservant le capital national des difficultés du 
marché mondial — ce dernier point est à peine possible, voire pas du tout —, on 
espère créer une coalition entre les classes sociales nanties et démunies sur 
une base ethnique et culturelle, coalition qui pourrait suffire pour remporter 
les élections. Pour autant, le « sans-dent » qui travaille dur remarque vite qu’il 
est totalement ignoré, aussi ne saurait-elle durer longtemps, sauf, bien sûr, si 
le régime de Trump ou d’autres gouvernements similaires sombraient dans le 
fascisme pur et simple... Nous voyons pour l’instant beaucoup de chaos et 
guère de pas de l’oie, cependant l’amertume agressive est là, ainsi que les fous 
qui se rassembleraient autour d’un tel leader dans toute situation de ce type. 


Si peu populiste 

Encore une fois, rien de vraiment nouveau. Le protectionnisme, l’isolation- 
nisme, le populationnisme, font depuis longtemps les couleurs et les nuances 
de la politique américaine, mais il n’a jamais été question que les défavorisés 
ne se voient offrir quoi que ce soit de substantiel — après tout, c’est ce qui 
devrait être au centre de toute politique populiste. Dans la Hongrie populiste, 
il n’y a ni allocations de chômage, ni de chômage partiel. 

Un populisme sans une bonne dose d’égalitarisme est une absurdité. Le 
populisme est, ou était, naturellement, contre l’élitisme. De ses origines au 19° 
siècle, il tenait pour les plus détestables des élites les cours royales, l’aristo- 
cratie terrienne et ses ramifications cosmopolites, la papauté et le haut clergé, 


avouée des années vingt du siècle vingt-et-un. Ce passage est une intervention du coin bon, et plus 
précisément une incision. L’incision est inexplicable. 


32 


le corps des officiers supérieurs, les membres des clubs exclusifs de gentle- 
men, les échelons supérieurs du service colonial, les banques d’affaires et les 
banquiers. À cela, la propagande pré-fasciste et fasciste a ajouté les élites 
cachées et « occultes » comme les francs-maçons, les Sages de Sion, les sei- 
gneurs de la presse et, encore une fois, le Vatican, « véritables » maîtres de 
l’univers. Déjà idiot à l’époque, le mythe idiot des Illuminati date lui-même 
de deux siècles. 

Il serait cependant tout à fait inédit que la marque distinctive des élites soit 
leur égalitarisme, c’est-à-dire leur proximité idéologique et politique avec les 
défavorisés. Le faux anti-élitisme d’aujourd’hui — c’est peut-être l’origine de ce 
verbiage ahurissant sur un populisme qui n’a manifestement aucune existence — 
s’adresse aux égalitaristes, en particulier à cette espèce bizarre que l’on pourrait 
appeler « égalitaristes libéraux », dont certains ne sont que de modestes 
sociaux-démocrates. Cela a été rendu possible par la propension des « égalita- 
ristes libéraux » et de leur rhétorique des droits de l’homme, à défendre et à pro- 
téger avec la plus grande force les minorités qui sont les victimes de l’inégalité 
capitaliste et de la répression de l’État, les minorités raciales et sexuelles en par- 
ticulier et, au niveau international, les nations et autres populations victimes de 
tyrannies horribles. De même, parmi les vaincus de la lutte des classes, ils 
tendent à mettre l’accent sur les chômeurs et sur les personnes peu ou pas du 
tout protégées, encore moins appréciées par les différents systèmes d’aide 
sociale. En d’autres termes, les « libéraux égalitaires » tentent de représenter 
ceux qui souffrent le plus de l’absence ou de la mauvaise application de la jus- 
tice distributive dans la société bourgeoise sans, bien sûr, vouloir subvertir ladite 
société — ils ne sont pas communistes, après tout. Ils ne représentent pas seule- 
ment les « pauvres méritants », mais aussi les pauvres gênants, odieux et épui- 
sants, les fous, les récalcitrants, les coléreux, et même ceux qui ne parlent pas 
anglais. Ils sont évidemment aussi en faveur des syndicats et des salaires équi- 


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tables — mais ce n’est pas ce qui semble dangereux aux néoconservateurs, qu’ils 
soient du type libre-échange-mondialiste ou protectionniste-isolationniste. Ce 
que ceux-là estiment vraiment intolérable, c’est la diffusion d’une culture égali- 
taire dans ses manières, ses habitudes de discours, ses convictions, ses 
croyances, ses solidarités, ses sympathies et le reste. 


Le politiquement correct 

C’est pourquoi le prétendu « politiquement correct » est si détesté, même 
dans les pays d'Europe de l’Est et d’Asie du Sud où il n’a jamais été pratiqué. 
La disparition du « politiquement correct » est vécue comme une libération 
par la droite, notre monde libéré de l’hypocrisie et de l’artificialité imposée. 
Après tout, dit la droite, le mépris des femmes, des homosexuels, des per- 
sonnes de couleur, des étrangers, des personnes en mauvaise santé, est naturel. 
Une réforme égalitaire de la grammaire et de l’usage est donc un euphé- 
misme : elle donne des noms utopiques à des réalités que « nous » — nous, les 
vrais gens — connaissons et admirons parce qu’impressionnantes, soit 
effrayantes et horribles. On ne devrait pas parler de « partenaires » alors que 
« nous » savons que l’homme est le patron et que la femme obéit. La suppres- 
sion de la reconnaissance de l’inégalité est présentée — encore une fois ! — 
comme impie et fausse. De même, user d’« euphémismes » au lieu de changer 
les réalités sociales est un signe de faiblesse, cela est donc méprisable comme 
toute faiblesse. L’étude des constructions sociales, culturelles et politiques du 
« genre » signifie — prétend la droite — la suppression de la reconnaissance de 
la distinction des sexes, un autre signe d’éloignement de ce que les réaction- 
naires modernes entendent par « nature », soit des relations de pouvoir prédé- 
terminées : le rang et la force sont déjà des caractéristiques du règne animal et, 
par exemple, la soumission féminine est une réalité chez les vertébrés. Outre 
ces idéologies « darwinistes sociales » ou eugéniques d’inégalité entre races et 


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genres — pardon, « sexes » —, le « traditionalisme » joue également un rôle. 
Giulio Evola, qui a inspiré non seulement Steve Bannon, le conseiller straté- 
gique du président Trump, mais aussi le parti hongrois Jobbik, très attaché à la 
différence de vocation métaphysique des différentes castes ou « ordres » — 
Stände —, est le saint du « traditionalisme ». L’égalité ne signifie que le 
mélange des castes, où tout le monde dans la modernité devient un Chandala, 
c’est-à-dire une personne sans Varna, sans caste, soit un intouchable, amabi- 
lité adressée à toute personne de gauche. Un autre conseiller de Trump, Sebas- 
tian Gorka, un de mes compatriotes hongrois, porte fièrement le titre de che- 
valier « vitéz », une nouvelle « noblesse » créée et dotée par l’ancien régent, le 
contre-amiral impérial et royal von Horthy — au pouvoir de 1919 à 1944 -, 
désormais un simple club de fous d’extrême droite qui s’octroient des titres 
aristocratiques et qui croient fermement à la hiérarchie, au sang bleu et à la 
fraternité aryenne. 

À propos d’ennemis imaginaires : en Amérique, le terme « marxistes cultu- 
rels » — proche du Kulturbolschewismus de Goebbels — reflète, une fois de 
plus, des idées que l’on trouve parmi les représentants de l’extrême droite est- 
européenne où la haine de l’école de Francfort, contrairement à la lecture de 
des livres qu’elle a produits, est également endémique. Encore ne s’agit-il de 
l’école de Francfort que dans ses liens plutôt ténus, par le biais des derniers 
travaux de Jürgen Habermas, à la prétendue « idée » européenne, une autre 
vieille coction réactionnaire, mais non ethnique celle-là. Il est presque émou- 
vant d’entendre les élèves de Breitbart accuser parmi tous Adorno — le croi- 
riez-vous ? — d’avoir empoisonné la jeunesse occidentale avec la musique 
rock. Adorno ! Lui qui jugeait kitsch la musique d’Igor Stravinski et méprisait 
le jazz — lequel aujourd’hui se raréfie et paraît élitiste —, lui qui ne peut être 
soupçonné d’avoir jamais écouté du rock. Toujours est-il qu’Adorno était de 
gauche, on l’accuse donc d’aimer la musique des classes inférieures, la 


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musique populaire dont la droite « populiste » dit qu’elle est l’opium de la 
populace. Il serait intéressant de savoir pourquoi les gens utilisent ce terme, 
« populisme », pour désigner la percée de cette droite plutôt démodée et si tra- 
ditionnelle. Il serait encore plus intéressant de savoir pourquoi certaines par- 
ties de la gauche sont misent dans le même sac. Selon ce beau dicton français, 
invariablement vrai, celui qui dit qu’il n’y a pas de différence réelle entre la 
gauche et la droite, est de droite. « Ni droite, ni gauche » était un slogan fas- 
ciste et les nazis chantaient dans le Horst-Wessel-Lied « Kameraden, die Rot- 
front und Reaktion erschossen », « les camarades qui avaient tiré sur le Front 
rouge et la Réaction ». 
Encore une fois : quoi de neuf ? 


Que se passe-t-il en fait ? 

Le fait que les gens de gauche fassent de lâches compromis n’est pas une nou- 
velle non plus. Certes, on entend des gens comme Jeremy Corbyn, Sahra 
Wagenknecht — la principale candidate de Die Linke aux prochaines élections, 
l’ancienne secrétaire de la Kommunistische Plattform encore officiellement sur- 
veillée par les services spéciaux —, le chancelier socialiste d’Autriche Christian 
Kern, d’anciens dirigeants français de gauche, tous à prononcer désormais des 
discours anti-immigrants. Il s’agit de trahison, non de « populisme ». 

Les vrais populistes ont peut-être proféré des idioties, mais certainement 
au nom du peuple, de la majorité, du profanum vulgus, des masses popu- 
laires, de ce que vous voulez de ce genre. Rien n’est certes plus bourgeois 
que le nationalisme, mais le cri nationaliste pour l'« unité » fit vibrer l’ima- 
gination de ceux des démocrates qui voulaient fonder une communauté éga- 
litaire basée sur un héritage culturel commun — ce qui n’est pas une idée 
idiote —. Le populisme ne fut le plus souvent rien d’autre qu’un nationalisme 
démocratique — ce qui n’existe pas de nos jours. Ce nationalisme fut une 


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sorte d’auto-affirmation messianique, par exemple celle de la Pologne ima- 
ginaire, «le Christ des nations » d’Adam Mickiewicz, luttant, aux fins de 
libération, contre les trois grands empires du 19° siècle, la Russie, l’Alle- 
magne et l’Autriche, et non pour la déportation des Juifs ou l’expulsion des 
réfugiés. Ce nationalisme était contre la domination étrangère forcée, non 
pour la domination ou même l’exclusion d’autres. Il peut être critiqué — 
qu'est-ce qui ne l’est pas ? — reste qu’il était axé sur la liberté : autodétermi- 
nation, expression de soi, communauté authentiquement libérée. Dans Les 
Idoles de la tribu, 1989, j’ai montré les origines kantiennes du nationalisme 
libéral, qui prend source dans l’idée d’« autonomie » ou de « règne auto- 
nome », littéralement : se donner des lois à soi-même. 

Appeler le racisme et l’ethnicisme « nationalisme » ou « populisme » 
n’est d’aucune aide. Personne n’a le droit d’effacer la différence entre 
oppression et émancipation — les narodniki russes, populistes, se battaient 
héroïquement pour l’émancipation des serfs — c’est pourquoi nous devons 
mettre fin à ces absurdités. 


Chaos 

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de grand chaos en politique. Prenons 
l’exemple des manifestations contre la corruption en Roumanie — célébrées Ô 
combien par la presse d'Europe occidentale et centrale. Je ne raconterai pas 
l’histoire, plus ou moins connue de tous, de la façon dont le PSD au pouvoir, 
prétendument « social-démocrate », fit passer une loi, façon Nacht-und-Nebel- 
Aktion, qui, entre autres, aurait blanchi les politiques corrompus, et comment 
des manifestations gigantesques l’ont contraint à la retirer. Il ne fait absolument 
aucun doute que les hommes politiques du PSD sont corrompus, nationalistes et 
conservateurs comme leurs adversaires, malgré quelques mesures de protection 
sociale, et que dans leur ombre, d’énormes réseaux aspirent les recettes fiscales 


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des caisses de l’État dans un pays qui, malgré son indéniable succès écono- 
mique, est encore très pauvre et inégalitaire. 

Cependant, le conflit en Roumanie n’oppose pas de gentils défenseurs des 
libertés civiles et de méchants nationalistes voleurs et antidémocratiques. Il 
s’agit de tout autre chose. Il s’agit de la protestation d’une caste : celle de jeunes 
gens de la classe moyenne, instruits, urbains, pro-européens et pro-occidentaux, 
parfumés, bien habillés, animés d’un mépris féroce pour les péquenauds de la 
campagne, les retraités, les travailleurs « post-staliniens ». Une caste de jeunes 
gens qui se nomment eux-mêmes et sont nommés par les médias qui les fêtent 
« le beau monde ». Le problème est que ces protestataires sont clairement auto- 
ritaires, qu’ils en appellent à la punition, à la prison, à l’expulsion de l’adver- 
saire politique et qu’ils prennent clairement parti dans le conflit, celui du pré- 
sident Klaus Johannis, appuyé par le bureau spécial du Procureur. Ce dernier 
fournit au tribunal des dossiers rassemblés par des services secrets proportion- 
nellement les plus importants du monde — 30 444 collaborateurs, plus nombreux 
que les services allemands, deux fois plus nombreux que ceux de la tristement 
célèbre Securitate de Ceausescu —. Ces derniers semblent avoir pris le contrôle 
de l’État tout entier comme d’une grande part des médias. Ainsi que dans la ver- 
sion autrichienne de l’absolutisme éclairé, la modernité et le développement ne 
sont plus liés à la sphère publique et à la délibération politique, mais à l’État 
secret, inexplicable et impénétrable. 

Voilà le type de modernisation, exigeant justice sévère et purges, que « le 
beau monde » souhaite, avec un « État de droit » qui n’implique aucunement, 
dans ce cas, la participation populaire, le pluralisme politique et une Offentlich- 
keit autonome, mais seulement la « transparence », la transparence du Panopti- 
con, où tout le monde est surveillé, chacun maintenu moralement sain par le 
regard de l’espion 24 heures sur 24. Aussi, comme partout en Europe de l’Est, 
la paranoïa domine : les nationalistes bornés soupçonnent George Soros, « le 


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Juif », d’être derrière tout cela, quand « le beau monde » estime Vladimir Pou- 
tine, « le communiste », le fantôme de cette machine automate. 


Soulèvements des élites et opinions désagréables 

Alors que le conflit de classe et son expression culturelle sont à la base de la 
confrontation — soulèvement de l’élite contre le Peuple, et non l’inverse — les 
classes exploitées et opprimées se retournent partout contre d’autres oppri- 
més : aujourd’hui les réfugiés, les minorités ou les homosexuels, ou encore la 
jeune classe moyenne pro-occidentale, qui ne sont pas eux-mêmes les exploi- 
teurs, mais leurs dupes et leurs agents involontaires. La xénophobie des oppri- 
més, cependant, n’est qu’une opinion, désagréable certes, mais qui n’est 
encore qu’une opinion. Dans les faits, les réfugiés sont refoulés par les grands 
États capitalistes. Alors que la presse européenne s’acharne sur Donald 
Trump, le gentil gouvernement allemand et ses alliés libéraux font exactement 
ce dont jusque-là il n’a fait que parler. La police des frontières européenne, 
Frontex, est encore plus brutale avec les réfugiés que son homologue améri- 
caine. La barrière de la honte de Viktor Orbän à la frontière serbe est égale- 
ment gardée désormais par l’armée autrichienne, l’armée d’un pays neutre qui 
vient d’élire un président écologiste-libéral impeccable, l’amical et charmant 
Herr Van der Bellen. De même, la loi hongroise qui donne pouvoirs de police 
à l’armée, fait sans précédent en temps de paix, est désormais reprise par les 
autorités autrichiennes. Entre-temps, la décision du gouvernement autrichien, 
dirigé par les socialistes, de récompenser les entrepreneurs désireux d’embau- 
cher a été récemment modifiée — par les sociaux-démocrates ! — afin que l’em- 
ploi d’immigrants ne soit pas pris en compte ; il y a quelques jours à Vienne, 
le ministre de l’Intérieur a proposé un projet de loi selon lequel les « activités 
antiétatiques » et la « non-reconnaissance de l’autorité de l’État de la Répu- 


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blique d’Autriche » mériteraient deux ans de prison. Cela ne sonne-t-il pas 
joliment stalinien ? 


Rome brûle. Déjà vu. 

La droite gagne partout, la gauche est trahie partout, et les gens se disputent 
autour de définitions stupides. 

La contre-révolution réactionnaire utilise — sans les soutenir — le prolétariat 
traditionnel et la classe moyenne inférieure contre les plus pauvres, contre le 
précariat — surtout s’il est « ethnique » — et contre l’immigrant, formant une 
alliance politique entre classes jamais vue depuis l’époque de la conquête 
coloniale. C’est ainsi qu’elle détruit la gauche. 

Le retournement des principaux pays anglophones — Grande-Bretagne et 
États-Unis — contre l’Union européenne pourrait être comparé à l’éclatement de 
la Société des Nations et pourrait mettre fin à la plus longue paix sur le conti- 
nent européen — les conflits yougoslave et ukrainien une fois qualifiés d’escar- 
mouches —. On sait que le péril du désordre ou de l’embrasement arrête généra- 
lement le progrès, notamment vers plus de liberté et de coopération. 

La trahison des socialistes n’est pas nouvelle non plus. Comme chacun sait, 
l’été 1914, les socialistes européens, infiniment plus forts qu’aujourd’hui, ont 
capitulé face aux forces de l’impérialisme. Ils se sont joints à « l’effort de 
guerre », ont voté les crédits de guerre, ont mobilisé la classe ouvrière théori- 
quement « internationaliste ». Des intellectuels d’origine juive comme Henri 
Bergson, Max Scheler, Georg Simmel, supposés cosmopolites, censés se 
méfier des forces nationalistes impérialistes antisémites, écrivirent des poèmes 
sur la renaissance par la bataille et sur les vertus superlatives de leur nation 
«hôte ». Les anarcho-syndicalistes — auparavant pacifistes radicaux — pen- 
chèrent si bien vers la droite que beaucoup devinrent fascistes, l’un d’entre 


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eux finissant par être ministre dans le gouvernement collaborationniste et cri- 
minel de Pétain et Laval pendant la Seconde Guerre mondiale. 

L’idée socialiste était d'empêcher la guerre par une grève générale inter- 
nationale. Au vrai, l’ethnicité a vaincu la classe. La classe ouvrière a main- 
tenu son investissement dans l’État-providence et le colonialisme, espérant 
en obtenir quelques dividendes sociaux, avec les résultats que l’on sait. 
Appelons les choses par leur nom. Céder au racisme et à la xénophobie au 
lieu de s’attaquer au problème apparemment insoluble de millions de per- 
sonnes devenues des « populations superflues » en raison du développement 
technologique — numérisation, robotisation, automatisation —, de la crise 
financière et de la réduction de la demande mondiale ; dresser des barrières 
pour empêcher ces millions d’individus d’échapper à la famine et à la guerre 
au lieu de répartir les bénéfices de manière universelle ; conclure des 
accords avec des tyrans tels que Erdogan, Modi ou al-Sisi ; se taire sur les 
persécutions subies par des groupes ethniques tels les Rohingyas ; devenir 
de plus en plus semblable à l’ennemi — c’est ce que fait la gauche officielle, 
et le nom de ce faire est trahison. Il n’est pas vrai qu’il n’y a pas de diffé- 
rence entre la gauche et la droite, mais il est vrai que la gauche est en train 
de disparaître. Rapidement... comme en 14... 


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Intervention du coin bon 


Les lectures au coin bon sont accidentelles, de choix hasardeux, mais 
orientées. Un lecteur ne sait toujours pas ce qu’est le coin bon, ce que signifie 
« discuté au coin bon », et s’en offusque. 

Il existe un type de discours fixé, arrêté, qui vérifie l’alignement, mesure les 
cotes au pied à coulisse. Dans la ligne... pas dans la ligne. jusqu’à lire par- 
dessus l’épaule du voisin de cellule. 

Il existe une lecture de confusionniste convulsé, à la façon du journaliste 
pressé par l’urgence du papier à remettre. 

— Bah, ces pages ne sont pas suffisamment marxistes. — Il n’a pas lu 
Hegel ! — Celui-là est trop lacanien. — Il n’a pas lu l’Anti-ædipe ! — Encore 
un Historien ? — Quand va-t-il se mettre à Parménide ! — Arno Schmidt ! 
Voilà qui nous défausserait ! — Avec beaucoup de « ! » et de quoi déglutir 
ces arêtes ! — Essayez plutôt l’humilité ! — Ah ! La belle subjectivité du dis- 
ciple accroupi ! Faites-vous crépe, flaque ! — Moucheron ! Masochiste pri- 
mordial ! — Sous quelles fourches passera la dupe, cette fois ? 

Ce n’est jamais que dans l’échange, au rythme d’un discours, soit d’une 
relation, qui ne soient pas figés, que peuvent paraître chez l’un ou l’autre 
des phrases qui l’étonneront. Découverte chez l’un de ce qu’il savait, chez 
l’autre de ce qu’il ne savait pas ; d’expérience chez l’un, d’apprentissage 
chez l’autre. 


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Je note par exemple aujourd’hui combien je suis dépassé par les événe- 
ments. Tandis que je dormais, l’oubli a poursuivi son ouvrage avec méthode. 
C’est dire trop vite. D'abord, pour commencer, l’anecdote expérimentale bio- 
trafiquée : 

Soucieux d’éclairer mon présent, je consulte l’un de ceux qui ont formé mes 
formateurs, Kojève. Je le consulte de biais, usant de l’oblique biographique‘. 
Du même pas, le hasard m'offre la critique hongroise de Tamds, critique elle- 
même, vue de l’ouest où je suis, très latérale. Je me décide à augmenter la 
longueur de l’ombre portée en courant vers l’Est dont je ne connais pas 
grand-chose. Au hasard d’une merdiathèque rien moins qu’achalandée ou, 
mieux, seulement achalandée, je trouve une anthologie d’essais japonais’. 
L'ouvrage forme, selon moi, un arc, comme après tout l’histoire littéraire 
pourrait, au choix de l’historien, en former un, comme surtout la vie telle que 
la décrivait Diogène Laërce, acmé entre naissance et déconfiture. L’acmé 
japonaise donc, selon moi, qui sort de lire Kojève et Tamds, c’est Takeuchi 
Yoshimi qui me refait la leçon hégélienne. Et de m’exclamer, reçu le kyôsaku 
entre les épaules : « J’en serais donc resté là ! » 

Ces jeunes gens que je rencontrais à Paris, toutes voiles dehors sous le vent 
Deleuze Foucault Derrida, qu’entendaient-ils de mes réticences ? L’eau de leur 
bain si peu ragoûtante, oubliés Marx, Freud, Breton, et tant d’autres. Ces 
jeunes gens mêmes, aujourd’hui, sont déposés, oubliés, oubliés, oubliés. Wol- 
man ne pensait pas si bien dire de l’oubli, à nous demander, « oubliez les 
limites, oubliez, oubliez, oubliez », d’oublier les limites de la séparation pour 
ne plus voir qu’elle. C’est fait, pourrait-on dire, mais seul celui qui les aura 
vues verra la séparation. Le temps vient où, limites définitivement oubliées, la 
séparation ne sera plus que néant, vide compact et brutal. 


6. Marco Filoni, Le philosophe du dimanche, Gallimard 2010. 
7. Yves-Marie Allioux, Cent ans de pensée au Japon, tome 2, Picquier 1996. 


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Le temps de la mort, évidemment. Je ne suis pas sourd et je m’entends. Je 
me rassure en ajoutant que mes lignes sont bien au tempo de mes tripes. On 
fera donc la part des choses. 

La part des choses, par exemple le rôle du discours universitaire dans l’ef- 
facement des traces, quand ce n’est pas exactement l’amenuisement puis l’af- 
fadissement, et la falsification pour en finir avec une théorie qu’il ne saurait 
digérer. Les historiens, qui nous en racontent de belles, peuvent, quoique 
rarement, et généralement ils ne s’y tiennent pas, nous accorder quelques 
bribes de vrai, bien difficiles à rassembler. Il se trouve que je n'’ai rien à 
perdre de mon statut et qu’ainsi je ne crains pas de nommer ceux qui m'ont 
appris quelque chose, cette part belle. Un certain Guy Debord a repris une 
analyse à laquelle il n’a pas changé un mot, pour la préfacer un quart de 
siècle plus tard. Du spectacle divisé, il a montré que s’était produite la nais- 
sance du spectacle intégré, réunissant un monde sous son chef. Nul besoin de 
« fascisme » qui renaîtrait de ses cendres, sinon chez ceux qui ne sauraient 
citer le spectacle intégré sans être immédiatement liquidés. Car, s’il est une 
chose restée inchangée depuis les années soixante du siècle précédent, c’est 
bien le refus déterminé de cette théorie parmi ceux qui ont le moindre lien 
avec les dominants, ou du moins — encore, qui croient leur être liés. Qui, je 
pense, dispose de cette théorie du spectacle intégré, n’a nul besoin de recou- 
rir au populisme, bien sûr, mais de même au fascisme. Il se pourrait 
d’ailleurs que ce soit un trait qui caractérise la confusion actuelle. Les seuls 
qui ne soient pas confus sont bien évidemment les bourgeois et leurs affidés, 
qui ne savent pas où ils vont, mais y vont bon train. 

Bref, on veut changer de maître, et ce n’est pas l’indépendance que l’on désire 
Takeuchi Yoshimi®. Vous vous cherchez un maître et vous l’aurez Lacan. 


8. 1948, traduction Patrick de Vos 1996. 
9. 1969. 


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Si nous sommes, au coin bon, libres de l’illusion que la personne privée, iso- 
lée, pourrait réaliser ce qui a échoué dans le domaine public Adorno, nous 
sommes assez déterminés à ne pas foirer tête baissée. Au coin bon, foirer 
semble un signifiant digne d’intérêt, dans son acception mécanique — qu’un 
boulon foire, c’est qu’il tourne à vide —, emportée de toute façon la disso- 
nance pulsionnelle diarrhéique. 


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Post-fachisme 
post-scriptum de TGM, 2011 


Le capital court partout dans le monde à la recherche de salaires bon mar- 
ché. Il court également dans la direction opposée, à la recherche d’une 
demande des consommateurs qui permette la concurrence. Il court après des 
opportunités d’investissements lucratifs. Il court où les impôts sont peu éle- 
vés. Il court à la recherche de gouvernements stables ou de guerres civiles en 
mal d’armes et de mercenaires. À moins de trébucher sur quelque frontière 
nationale, soit la loi, il court si vite qu’il paraît immobile, impossible à locali- 
ser, si vite qu’il semble être partout, quand il n’est nulle part. Le droit — les 
frontières nationales — n’arrêtent pas vraiment sa course omnidirectionnelle et 
multidimensionnelle, d’une vitesse encore augmentée par le presque vide du 
milieu raréfié dans lequel il s’agite sans bruit. 

Le travail tente de faire le tour du monde à la recherche de salaires plus élevés 
et de prix plus bas. Il se heurte perpétuellement aux frontières nationales, c’est- 
à-dire à la loi. Il ne peut se permettre d’être partisan de la baisse des impôts, car 
il est conscient qu’il pourrait avoir besoin de l’État, soit d’allocations de chô- 
mage. Il a besoin de l’État, de ses frontières, c’est-à-dire de la loi, de l’État de 
droit qui l’empêche d’être, dans la même course, un rival à la hauteur du capital, 
car le capital n’est pas seulement un adversaire et un concurrent, mais une 
source de richesse recherchée. Le travail partagera ses revenus avec l’État de 


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sorte à ralentir le capital. Il devrait être plus véloce, mais il est lent, très lent, par 
sa propre faute. Il s’est allié à la loi, soit aux impôts. 

Le capital, aujourd’hui presque sans entraves vu sa vitesse, synonyme d’in- 
visibilité, d’abstraction et d’élégance — ne prêtez pas attention à la contradic- 
tion de ces termes —, devient jeune et beau, austère et formellement semblable 
à l’architecture minimaliste, sèche, voire anorexique, des derniers musées 
d’art contemporains. Le capital est révolutionnaire. Le capital est intelligent. Il 
va sans direction. On ne l’entend pas. Ce que l’on entend, c’est le tic-tac des 
talons ferrés sur les dalles, l’essaim de ses admirateurs abstraits, minces et 
vêtus de noir. 

Le travail est terriblement lent, il est arriéré. Son intelligence est exclue, car 
une seule sorte d'intelligence est nécessaire, qui ne saurait être ralentie, et sur- 
tout pas par la loi, conçue pour améliorer la circulation, augmenter la vitesse. 
Le travail est gros, le travail est en bermuda et chemise Hawaï, vêtements du 
fordisme tardif. Très coloré, criard, très visible. Très réactionnaire, très régres- 
sif. Sédentaire et craintif. L'État de même, toujours basé sur la force physique, 
donc sur le contact corporel, la promiscuité. Le bruit. Les odeurs. Pour avan- 
cer, il faut bousculer quelqu'un qui pourrait vous marcher sur les pieds. L’État 
désormais n’est rien d’autre qu’un obstacle. Il est donc administré par des 
Yahoos, les abrutis de Gulliver. 

Aussi nouveau que soit le support, le style, l’urgence et les accessoires, le 
besoin du capital de réduire les coûts de production et de maximiser les profits 
est permanent. La vitesse de la chasse à la valorisation de la valeur ne 
concerne pas seulement l’espace, soit le temps contracté, entre autres numéri- 
quement, mais aussi la qualité, par l’augmentation de la productivité, autre 
contraction du temps bien sûr, mais celle du temps... de travail. 

La course ou compétition mondiale, toujours caractéristique du capitalisme, ne 
s’est généralisée qu'aujourd'hui, les Thèses préliminaires au Régime de crainte 


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ne laissant aucune de ces poches non capitalistes qui maintenaient une course uni- 
directionnelle — colonialisme —. La course du capital et la relative lenteur de la 
force de travail — quoique accélérée par la technologie — conduisent les observa- 
teurs à considérer toute pause et tout obstacle odieux et nuisibles. 

Les humains, pourtant, regardaient de telles pauses comme leur chez-soi — 
du moins jusqu’à présent. Le chez-soi, c’est là où il n’y a pas d’urgence. Le 
chez soi est l’endroit où la contrainte extérieure est censée s’affaiblir ou ces- 
ser ; où la « valeur », au sens marxiste, demeure à l’extérieur ; le « privé » 
n’est censément pas à vendre ; plus important encore, il ne semble pas produit 
et paraît là pour ainsi dire naturellement : tel un arbre. Comme le rappelle 
Christopher Lasch, le mariage était considéré comme un « refuge dans un 
monde sans cœur ». Mais un tel arrêt dans la course mondiale, le chez-soi, a 
toujours été assiégé par la doctrine bourgeoise ; sous couvert de la « famille », 
le chez-soi était le lieu de la procréation/reproduction, le centre de la consom- 
mation et, du point de vue politique, un élément de la « société civile » avec le 
marché, l’Offentlichkeit [la publicité], les ONG, les partis, les syndicats, les 
clubs sportifs, les églises et le reste. Les systèmes électoraux sont basés sur 
des districts résidentiels où les gens habitent leur chez-soi, citoyens par consé- 
quent « privés ». La propriété du logement est basée sur un loyer différentiel. 
La marchandisation et la réification du chez-soi — la colonisation du « privé », 
la dilution de l’individualité bourgeoise, la mobilisation du résident — ne sont 
donc pas vraiment une nouveauté. Médiatisé comme il l’est par le loyer, l’hy- 
pothèque, le crédit, le transport ; par le chauffage, l’eau, les égouts, l’électri- 
cité, le téléphone, la poste, la télévision, câble et satellite, la radio, Internet, le 
GPS et autres réseaux ; par l’industrie du bâtiment, la surveillance policière et 
le découpage des écoles, le chez-soi demeure pour autant un arrêt dans la 
course mondiale, au milieu de la tempête de la production, de l’accumulation, 
de la circulation et de la redistribution. C’est en effet, tout simplement, là où 


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les gens dorment. D’ordinaire, ce n’est pas la production qui réunit les 
membres d’une famille ou des colocataires ; non pas l’activité, mais la passi- 
vité ; les liens biologiques et affectifs — si l’on inclut l’héritage, au caractère 
bio-économique — plutôt qu’un nouage direct à l’argent. Nourriture, sexe, 
repos, sentiment de sécurité et d’intériorité et, surtout, l’idée globale et enve- 
loppante de l’arrêt. Être à l’intérieur, être chez soi, être à la maison, signifie 
surtout l’interruption du mouvement perpétuel. Par analogie, la frontière — la 
nation, l’État, la loi — s’est vue reconnue comme une sorte d’arrêt, un abri 
contre la course mondiale, en boucle, du capital et du travail ; contre la vitesse 
de la valorisation — production, accumulation, circulation, redistribution — et 
de l’innovation technologique ; contre le « changement » — pour lui donner 
son nom officiel, idéologique et bourgeois —. Par extension, l’analogon poli- 
tique du chez soi sera étendu à la frontière — nation, État, loi — qui est égale- 
ment un frein au mouvement et paraît donc un chez-soi. Cette analogie au fon- 
dement de la pensée romantique-réactionnaire, surtout au 19° et au début du 
20° siècle, trouve place aujourd’hui dans certaines architectures idéologiques 
« populistes » de gauche — vertes et autres —. 

La frontière — limite politique au capital — est, bien sûr, tout le contraire 
d’un chez-soi, puisque institutionnelle et publique. Cependant les frontières 
sont l’expression de ce qu’elles contiennent. On trouvera au sein de l’État- 
nation à la fois la limitation du capital et sa mise en œuvre, surtout l’imposi- 
tion d’une régulation de la vente et de l’achat, du déséquilibre capital/tra- 
vail, prix/salaire et autres, inclus ce point crucial, le contrat de travail. Le 
contrat de travail — unissant le capital et le travail — amorce la fusion entre le 
producteur et les moyens de production, puis la production et la circulation 
de la valeur. Il est, par nécessité, fondé sur la liberté : ce sont des agents 
libres qui scellent un accord en vue d’un gain mutuel. La liberté est une 


50 


condition préalable inévitable de l’exploitation — surtout, mais pas exclusi- 
vement, dans un régime de marché. 

L’État-nation apparaît d’abord comme un frein à la libre circulation du capi- 
tal et du travail, dans la mesure où toute réglementation est un ralentissement, 
une interruption, un arrêt, même temporaire. Cependant l’État moderne régle- 
mente également afin d’assurer la vitesse, soit la libre circulation des sujets 
dans le processus de production et d’échange, sans les entraves qui pourraient 
provenir de forces hors-mesure, violence illégitime ou tradition déraisonnable. 
Si la frontière — nation, État, droit — forme un chez-soi, c’est le chez-soi d’une 
contradiction. S’il héberge la liberté — liberté par rapport aux servitudes bio- 
politiques telles que le privilège de la naissance noble, remplacé par le hasard 
de la concurrence, elle-même tempérée par la hiérarchie établie par l’héritage 
et le capital social et culturel —, il héberge également la protection sociale qui 
peut très sévèrement limiter la liberté du contrat — impôts, redistribution, 
droits des travailleurs, droits des consommateurs, discrimination positive, éga- 
lité des sexes, législation écologique, etc. 

Dans le capitalisme tardif, le chez soi représente l’absence de flux. Le chez- 
soi, la famille socialement protégée par la loi, défendue par l’action coercitive 
de l’État, semble stationnaire, synonyme de permanence. La liberté d’en chan- 
ger est conçue comme un déracinement obligatoire, mais arbitraire. Inutile de 
dire que c’est une illusion pour l’essentiel, quoique significative. D’autant 
plus significative depuis sa récente transformation qui a vu la protection 
sociale — l’État providence et l’égalitarisme redistributif — devenir une menace 
effrayante pour la sécurité du chez soi. 

L’un des paradoxes les plus importants de notre époque est la transforma- 
tion concomitante de l’égalitarisme — censé être conçu dans l’intérêt de la 
majorité — en une doctrine « élitiste », c’est-à-dire minoritaire. Des victoires 
politiques — électorales et idéologiques — et des majorités dans les sondages 


51 


d’opinion, qualifiées à tort mais de manière compréhensible de « populistes », 
ont été obtenues en s’opposant à la législation dite sociale — avant tout aux 
diverses formes d’aide aux défavorisés —, une opposition soutenue par ceux 
qui profiteraient apparemment de ce qu’ils sont maintenant enclins à rejeter. 
Des gens très effrayés par l’impitoyable énergie de la course mondiale 
semblent contribuer volontairement à la destruction de leur propre chez-soi, 
social et national. Il s’agit d’une transformation idéologique majeure, aux 
conséquences politiques et culturelles très graves, qu’il est urgent d’analyser. 
Elle n’est pas seulement issue de la lutte de classes menée par le haut — bien 
que ce soit tout à fait le cas — ; elle prend également en compte la transforma- 
tion du principal conflit structurel de la société capitaliste — le résultat d’une 
puissante « révolution passive » — qui la rend résolument biopolitique. 

Ce tournant biopolitique est en partie résolument régressif — il rétablit pour 
base des formations de groupe sociaux l’origine et la condition, ce pourquoi 
même les révolutions bourgeoises ont été combattues — mais ce tournant est 
pour une autre part « avancé », « ultra-moderne », prétendant sublimer le 
conflit de classe, déplaçant le centre de la contradiction sociale fondamentale 
de la « propriété » à la « condition humaine ». Résumons d’abord ces change- 
ments tels qu’ils apparaissent dans la doxa de l’époque, puis formulons 
quelques remarques critiques éparses. // 


52 


Deux des questions posées à Baläzs Sipos 
au sujet du livre Antithèse de TGM 
et ses réponses 


Dans Antithèse, le lecteur hongrois trouvera plusieurs tentatives de 
redéfinir, ou, plus précisément, de clarifier et de rendre sans équivoque 
un certain nombre de notions et d’événements historiques. L’une de ces 
tentatives porte sur le fascisme. À partir de quelles références ce « per- 
sonnage principal » acquiert-il ses contours et son caractère, notamment 
par rapport à ses configurations actuelles ? 


Selon TGM, l'essence du « post-fascisme », c’est que les États occidentaux 
contemporains utilisent la partition ami-ennemi non seulement pour l’usage 
différentiel en matière de politique étrangère, mais pour ce qui concerne leur 
propre population ; ces États sélectionnent parmi leurs citoyens, supposés 
égaux, l’utile et l’inutile, le digne et l’indigne, etc. Ce n’est une « nouveauté » 
que du point de vue idéologique ; dans la pratique, l’exclusion n’a jamais dis- 
paru. Celui qui, au regard de sa naissance, de son ascendance, de sa religion, 
de sa santé mentale ou physique, ou de son aptitude au travail, ne remplit pas 
les conditions requises, perd aide sociale, assistance, protection, et souvent sa 
citoyenneté même. Cette idéologie et la généralisation de ces pratiques avaient 
été annoncées dans Idoles de la tribu qui réunissait des essais des années1989 
à 1999 —, mais pour la première fois, l’essai « Sur le post-fascisme » — 2000 — 
les affirme sans équivoque. Bien que nous n’ayons pas inclus ce dernier texte 
dans la récollection d’Antithèse, cet ouvrage commence en vérité par là. Cette 
nouveauté idéologique répond à la déconstruction du Grand Héritage, à trois 
niveaux : théologie judéo-chrétienne et conservatisme anglo-saxon ; concept 


53 


des Lumières de l’Europe moderne ; prétendue supériorité morale et politique 
du monde occidental. 

Pour en revenir à ma première réponse, je dirais aujourd’hui que la délégiti- 
mation du Grand Héritage et la dévaluation parallèle de l’État-nation ont sur- 
tout contribué à la réévaluation — aux yeux de TGM — du mouvement ouvrier 
socialiste — au détriment de la bourgeoisie —, lequel mouvement ouvrier s’est 
battu pour l’émancipation et la vérité, et non pour la liberté et l’égalité. C’est 
pourquoi il écrit que ce mouvement est le véritable héritier du concept kantien 
d’illumination critique et de paix éternelle. 


Le titre est informatif ; je pourrais dire, en simplifiant à l’extrême, que 
l’antithèse du capitalisme peut tenir debout, mais que le résultat est 
étrangement paradoxal : avec l’effondrement du prolétariat et du mouve- 
ment ouvrier, comme l’écrit Gâspâr Miklés Tamäs, l’idée communiste est 
sans auteur ni sujet. Selon lui, le marxisme est dans une position d’im- 
puissance ; ses conditions empiriques, dirait Gramsci, font défaut. Pour le 
dire de manière élégante : que faut-il faire ? Que doivent faire les gens de 
gauche, ceux qui veulent penser de manière émancipatrice ? 


Je ne peux qu’exposer ma conviction personnelle, à savoir que nous 
devons tous essayer d’élaborer patiemment de nouvelles pratiques durables 
et non-capitalistes de vie commune et de coopération, de soins et de conser- 
vation, de pédagogie et d’apprentissage, de création et de travail, de 
recherche et d’invention, de critique et d’analyse, de solidarité et d’affirma- 
tion de l’unité humaine et non humaine et, enfin et surtout, d’éradiquer 
toutes sortes de micro-fascismes de notre propre cœur. Dans un cercle aussi 
large que possible. 


54 


Intervention du coin bon 


À lire Hegel, j’en viendrais à penser, soit à dire, que le réel qui a paru dans 
la réalité sauve la mise de cette dernière. Le caractère mortel du virus 
échappé du laboratoire — laboratoire est un des noms de la réalité contempo- 
raine — ragaillardit le discours du maître sur lequel s’est appuyé la réalité 
bourgeoise, ouvrant la voie au discours du capital. Comme on l’a souvent 
remarqué, et très inutilement, la crise et le capital font la ronde, ou la paire, 
mais quand la crise peut être dite réelle, comme c’est le cas sur le plan biolo- 
gique et non plus économique « seulement » — s’il était possible d’écrire 
« non plus. seulement » —, l’assurance qu'y trouve le capital en devient plus 
formidable. D'où le grotesque auquel nous pouvons toucher. Il y a de la 
marge, évidemment, comme il y en avait avec Ubu — qui ne mit guère de 
temps à se combler. Certains auteurs s’y engagent allègrement et nous pro- 
mettent sans barguigner tant et plus d’apocalypses et de collapsus. Ceux-là 
s’arrangent avec la réalité du laboratoire, dont ils sont les rats ou macaques. 
Au moins nous indiquent-ils ce qu’il ne faut pas faire. Un nous que certains 
nomment « chimpanzés à venir », soit bientôt parqués. 


Post-fachisme 
post-scriptum de TGM, suite 


1. L'évolution technologique — de l’automatisation/robotisation à la numéri- 
sation, des nanotechnologies aux dernières merveilles de la biochimie — a, 
pour la première fois dans l’histoire, rendu marginal l’effort physique — mus- 
culaire — humain dans la production de biens. Cette évolution s’est accompa- 


55 


gnée d’une croissance sans précédent de la productivité et de l’intensité du 
travail, qui a rendu la majorité de la main-d’œuvre mondiale superflue pour 
toujours. Le chômage structurel n’est plus un problème, même s’il est général, 
nocif et nécessaire, mais essentiel à la « condition humaine ». La majorité de 
l’humanité ne sera plus jamais productrice — de valeur —. 


2. Le travail — principal modèle de socialisation du capitalisme — cesse 
d’exister. Les institutions du capitalisme ont été conçues pour assurer la 
mobilisation de l’homme moyen sensuel afin qu’il participe à un « travail 
aliéné », c’est-à-dire à des activités séparées des aspirations individuelles 
mais seul moyen de survivre pour ceux qui n’ont rien. Cet objectif a été 
servi par la mobilisation et la coercition de citoyens légalement et juridique- 
ment égaux, éradiquant les poches d’économie de subsistance, l’artisanat, 
les fermes indépendantes et ce qui y ressemble. Dans la société bourgeoise 
classique, les gens passaient leur vie dans des institutions : l’école, l’armée, 
l’église, le club, le syndicat, le parti de masse, les associations sportives, les 
activités de loisirs organisées, la culture populaire commerciale, la presse et 
la radio populaires, les groupes de fans et de supporters, les nations, les 
familles, etc. L’appartenance à un groupe dans les institutions hiérarchiques 
de l’État et de la société civile était primordiale. Ce caractère institutionnel 
du capitalisme fordiste a été réduit à néant, mis en miettes par la diminution 
du nombre nécessaire de salariés. 


3. En dépit de ces transformations, une donnée fondamentale de ces socié- 
tés n’a pas changé : il n’y a toujours que deux sources légitimes de revenus 
dans la modernité : le capital et le travail. Toutes deux deviennent de plus en 
plus marginales, des phénomènes minoritaires. 


56 


4. Tout ce qui est gagné par l’augmentation de la productivité et la réduc- 
tion de l’emploi, qui se traduit par une forte diminution des salaires réels mon- 
diaux, donc par une baisse radicale des coûts de production mondiaux, rend 
les ressources nécessaires à la consommation — demande concurrentielle — très 
incertaines. Les marchés de la consommation ont encore besoin de la partici- 
pation des masses qui ont été spoliées à jamais des gains de type salarial. Pour 
que la production et le commerce puissent se poursuivre, la demande des 
consommateurs devra être financée d’une manière ou d’une autre. La pre- 
mière solution de panique — d’où la crise actuelle de la dette — a été le gigan- 
tesque prêt basé sur le capital fictif. Le travail en tant que ressource légitime 
de consommation, donc de subsistance, a été largement remplacé par le crédit, 
socialisation au second degré de la circulation et de la demande. Des ques- 
tions similaires avaient été résolues dans le passé par une version étatique de 
cette solution, l’État-providence, qui offrait des incitations à l’accumulation, à 
l’investissement et au réinvestissement de manière ordonnée et réglementée. 
La progression du crédit social était alors garantie par la puissance souveraine 
de l’État et par l’expansion territoriale — le colonialisme — censée financer les 
salaires non productifs dans les « économies avancées » — lire : nations des 
blancs —, surtout dans le secteur public ; rendus de la sorte possibles la paix et 
l’ordre intérieurs et maintenu tel quel le modèle, de plus en plus imaginaire, 
de socialisation par le travail. L’épuisement des ressources étatiques et des 
politiques sociales-démocrates visant à financer la consommation — compris le 
logement, le transport, l’éducation, etc. — au cours de la contre-révolution néo- 
conservatrice des années 1970 à aujourd’hui a donné lieu à l’apparition d’un 
casse-tête inédit. 


5. Les pouvoirs sociaux et économiques des États ont été radicalement 


réduits précisément au moment où il n’existait aucune autre autorité vers 


57 


laquelle la nouvelle majorité non productive aurait pu se tourner pour deman- 
der que sa survie — niveau de vie, mobilité ascendante, amélioration matérielle 
— soit assurée en tant que condition d’une vie humaine dans une société orga- 
nisée — « civilisation » —. C’est également à ce moment-là que la puissante 
idéologie dominante a commencé à faire sérieusement la différence entre 
l'égalité civique et l’égalité sociale, dont la synthèse était promise par la 
catharsis de 1945 aujourd’hui oubliée — voir la série de « constitutions 
sociales » adoptées par des majorités électorales « antifascistes » en Italie, en 
Autriche, en France, en Allemagne, etc., dans les années 1940 et 1950, sans 
parler du bloc soviétique —. C’est donc à cette époque que le vieux conflit 
entre la liberté et l’égalité — proposé par le libéralisme aristocratique à l’an- 
cienne, une réaction à la Révolution française — a été ravivé ; que l’égalité a 
été définie à nouveau comme « envie » et « ressentiment » exploités par un 
astucieux stratagème totalitaire. Il s’agissait d’un procédé très efficace pour 
devancer les demandes des majorités non productives, mais empiriquement 
laborieuses, en faveur d’un crédit illimité — puisque les salaires du travail non 
productif ne sont rien d’autre que du crédit déguisé, et que les augmentations 
de salaire ne sont rien d’autre qu’une augmentation du crédit. Les gouverne- 
ments néo-conservateurs — et tous les gouvernements actuels des pays déve- 
loppés sont néo-conservateurs — ne sont aucunement disposés à offrir cela. Si 
le temps passé à des activités aliénées n’est pas du temps de travail de manière 
«naturelle », il peut l’être, et peut encore ne pas l’être. 


6. La diminution des pouvoirs sociaux et économiques de l’État ne signifie pas 
que la somme totale de ses pouvoirs soit diminuée ; demeure sa capacité à exercer 
une coercition légitime d’un type ou d’un autre. Ici-même, l’État se trouve en 
position de décider — d’être contraint à décider — qui obtiendra de ses ressources 


58 


pour survivre et qui non, ce qui, dans la société contemporaine, signifie qu’il a 
l’obligation et le privilège de décider de la vie et de la mort. 


7. Les États contemporains doivent en effet — dans une situation où la pro- 
duction et l’accumulation augmentent et où la masse des producteurs diminue 
à grands pas — trouver les critères selon lesquels certains groupes auront droit 
aux ressources de l’État — au-delà du capital et du travail —, légitimé par décret 
législatif et juridique, et d’autres non. 


8. La légitimation de la vie sociale et de la mort sociale infligée à certaines 
des concernées s’impose aux gouvernements. La crise des subprimes aux 
États-Unis en est un exemple clair. Puisqu’il était culturellement impossible 
de financer les classes moyennes inférieures non productives en augmentant 
les salaires et les subsides directs de l’État, le gouvernement américain — par 
le biais d'institutions publiques comme Fanny Mae — Federal National Mort- 
gage Association —, de banques et de compagnies d’assurance indirectement 
subventionnées — a financé le logement de ces groupes sociaux par le biais du 
crédit hypothécaire. Lorsque le capital a dû s’y opposer, les pertes étant consi- 
dérables, la domination de classe a été rétablie par les saisies et les faillites 
d'institutions de crédit servant les objectifs de l’État en essayant de maintenir 
la classe moyenne en vie. La crise — un instrument de la discipline capitaliste 
— a montré qu’il n’y avait pas moyen d’échapper aux « choix difficiles » aux- 
quels l’État est confronté. Choix diabolique : soit l’on devait resserrer le crédit 
et condamner des centaines de millions de personnes à une pauvreté abjecte, 
ce qui limiterait la consommation, réduirait la demande et détruirait la produc- 
tion, donc les profits et les actifs ; soit l’on devait financer le crédit en contri- 
buant à créer et recréer du capital fictif, ce qui contraindrait à augmenter les 


59 


impôts, provoquant fuite des capitaux et nouvelle réduction de la production, 
pour aboutir nécessairement au même résultat. 


9. La seule solution consiste à réduire le nombre de personnes dépendant du 
crédit garanti par l’État et à maintenir la demande des consommateurs à des 
niveaux acceptables grâce à une inégalité exacerbée — ce, en maintenant les 
salaires productifs à un niveau très bas dans les pays nouvellement industriali- 
sés — Chine, Inde, Vietnam, etc. 


10. Mais comment peut-on déterminer quels groupes seront privés de tout 
« droit social », soit de ressources non marchandes pour les populations non 
productives — celles du service public, des « industries de services » qui ne 
sont en aucun cas des industries, des « producteurs de soins », de l’éducation, 
de la recherche et des arts, et d’autres décrites ci-dessous ? 


11. La réponse est double : à la fois morale et biopolitique. Occasion d’un 
des plus grands bouleversements de l’histoire de l’Occident — ou de l’Europe 
—, une reformulation complète de la légitimité politique a eu lieu, sans que les 
principaux observateurs du courant dominant n’en aient eu la moindre idée — 
comme d’habitude. 


12. Tout d’abord, le bon vieux contraste entre les propriétaires et les non- 
propriétaires a disparu d’un point de vue idéologique, avec d’un côté ceux qui 
ont des « revenus légitimes » — capital et travail — et de l’autre ceux qui n’en 
ont pas. En Europe continentale, on parle de populations « actives » et « pas- 
sives ». Les populations « passives » — les chômeurs, les retraités, les étu- 
diants, les malades, les personnes s’occupant de jeunes enfants ou de parents 


âgés — surtout, bien sûr, les « mères célibataires » —, les marginaux, les inem- 


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ployables, les déficients mentaux, les handicapés, les sans-abri, les vagabonds, 
les nomades urbains, dans certains cas les artistes, les universitaires, les cher- 
cheurs « inutiles », compris parfois les précaires — sont considérés comme 
sans valeur, parasitaires, « non méritants ». Les techniques d’inclusion, de dis- 
crimination positive, d’assistance sociale — à l’exception peut-être de l’ineffi- 
cace « reconversion » et de « l’apprentissage tout au long de la vie », qui 
mettent l’accent sur la réintégration dans la production — sont totalement 
dégradées. Ces populations sont punies, discriminées, harcelées, délibérément 
affamées, encouragées à mourir rapidement. Dans une société où le modèle de 
socialisation par le travail a depuis longtemps cessé de fonctionner, le travail 
est exalté comme une vertu fondamentale qui ne s’oppose ni à l’eudémo- 
nisme, ni à l’hédonisme — pas plus à leur version dans la langue petite-bour- 
geoise, le consumérisme —. Les versions précédentes du libéralisme reconnais- 
saient le rôle de la chance, de la distribution aléatoire des récompenses, sous- 
produit involontaire de la liberté, mais elles s’abstenaient généralement de 
considérer la chance comme une vertu — elles n’auraient eu aucune raison de 
la défendre sinon. Les gouvernements actuels veulent punir la malchance et 
sont prêts à déclarer, à la manière de Nietzsche, que la position sociale — y 
compris toute position dans la division sociale du travail — est l’expression 
d’une énergie et d’un mérite intrinsèques. Cependant, là où Nietzsche propo- 
sait et louait l’esclavage, les gouvernements contemporains ont affaire à des 
non-travailleurs. Ce qui est en jeu, ce n’est pas la répression de travailleurs 
subalternes et inférieurs, mais la légitimation de la mort sociale — puis biolo- 
gique — de ceux qui ne peuvent pas travailler, puisque leur travail est effectué 
par des machines. 


13. La sélection — je suis conscient des connotations de ce terme, mais elles 
ne sont pas darwiniennes ici, car nous ne parlons pas de sélection naturelle —, 


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la sélection de ceux qui sont condamnés à la mort sociale en fonction de leurs 
caractéristiques corporelles, de leurs comportements instinctifs — santé, âge, 
parfois sexe et sexualité — et des stigmates culturels assimilés au corporel dans 
l’imaginaire populaire dominant, est purement biopolitique. Il en va de même 
pour les peines — réduction du confort corporel, logement, chaleur, lumière, 
alimentation, air pur, médicaments, hygiène, exercice, vêtements de protec- 
tion, plaisirs psychophysiques dérivés de l’alcool et des drogues, etc. Sur le 
plan moral, retrait de l’égale dignité, stéréotypes stigmatisants, mépris ouvert, 
public et officiel des malheureux — mépris de toute façon sévère de manière 
informelle dans ces sociétés compétitives. Voilà la société coupée en deux. 
Ici, le prolétariat exploité paraît une classe privilégiée, car il est considéré — 
contrairement au « nouvel oisif » — sain et digne ; bien qu’opprimé, il est 
reconnu comme un membre à part entière du continuum capital-travail : il 
n’est pas sans salaire. 


14. Tout cela manquerait bien sûr de force de persuasion si ce n’était associé 
au racisme et à la xénophobie, versions de l’ethnicisme. L’ethnicisme n’est pas 
simplement une opinion ou une idéologie politique. L’ethnicisme, du moins à ce 
stade, est une stratégie symbolique qui donne pour cible aléatoire de la sélection 
biopolitique l’étranger, soit un non-membre de la communauté politique. Le 
bénéficiaire typique de l’aide sociale, dit fraudeur, « parasite » non méritant, 
« criminel », « reine de l’aide sociale », « Sozialschmarotzer », « sans papier », 
quel qu’il soit, est symboliquement étranger, mais son origine réelle est sans 
importance. C’est pourquoi les partisans de l’égalité deviennent — dans l’idéolo- 
gie officielle — « élitistes », car ils défendraient le lointain, l’atypique, l’étranger, 
la minorité contre un « nous ». C’est absurde, certes, mais les partisans de l’éga- 
lité et les progressistes sont incités à se comporter comme s’ils s’opposaient à 
l’ethnicisme dominant, qui n’est pas une majorité mais une opinion — même si 


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ce n’est pas simplement une opinion —. Le problème est que précisément les 
couches non productives, prises dans leur ensemble, sont la majorité ; seuls les 
boucs émissaires parmi elles sont une minorité. C’est ainsi que « notre commu- 
nauté » est protégée. 

Une forme spécifique, quoique importante, de délégitimation de l’égalité et de 
ses partisans est l’anticommunisme. Les voilà traités de la même façon : une élite 
occulte, dangereuse, doctrinaire, sorte d’Armée du Salut éloignée des préoccupa- 
tions réelles, de ce monde, des gens ordinaires. Tout comme les méprisés « droit- 
de-l’hommistes », les « antifascistes professionnels » ou, dans le patois d’Anders 
Behrens Breivik, les « marxistes culturels » — il a tout à fait raison, c’est ce que 
nous sommes — qui s’opposent à la nouvelle donne biopolitique… 


15. La crise et la politique dominante — elles sont à la fois créatrices et créa- 
tures l’une de l’autre — ont réussi à concevoir une société double : ceux dont le 
corps et la moralité sont imparfaits, d’une part, et de l’autre, le noyau sain de 
la société. La tâche consiste à exclure les premiers et à leur faire accepter leur 
infériorité — comme à persuader ce qui reste du prolétariat de devenir le gen- 
darme du pouvoir biopolitique. 


L’état d’exception redéfinissant l’ami et l’ennemi au sein des sociétés natio- 
nales et des États-nations reste la caractéristique fondamentale du post-fas- 
cisme tel que je l’ai défini il y a dix ans. Son modèle reste l’annulation de 
l’émancipation juive par le Troisième Reich. La transformation des non-ci- 
toyens en homines sacriis [hommes sacrifiables] reste également inchangée. 
L’érection de hautes digues contre la migration, même au prix d’un ralentisse- 
ment des flux capitalistes, reste son principal instrument. Cependant, la trans- 
formation de citoyens en non-citoyens pour des raisons morales et biopoli- 


63 


tiques — et avec quelle férocité — est plutôt nouvelle. Tant qu’il n’y aura pas de 
synthèse entre l’identité transcendantale des travailleurs et des non-tra- 
vailleurs, mais d’abord entre les groupes sociaux productifs et non productifs 
par opposition au capital en tant que tel, quelque chose de très proche du fas- 
cisme prévaudra. Faire des producteurs exploités et opprimés les exécutants 
de la règle du capital reste également, comme dans les années 1920 et 1930, le 
principal danger. Les extrémistes et les fous d’extrême droite ne sont pas les 
seuls à constituer une menace. C’est l’apparence largement acceptée de l’unité 
entre les salariés légitimes — capitalistes et producteurs — unis politiquement 
contre les « passifs » et les étrangers qui met tout le monde en danger. Pour 
écraser cette fausse unité, nous avons besoin de personnes qui ont le courage 
de proposer la désunion et d’aimer le conflit, un conflit redéfini en opposition 
à la biopolitique moralisatrice. 


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Citations complémentaires. Remarques à leur propos. 


« Ce que j’ai dit c’est qu’un des phénomènes primitifs de tout refoulement 
social réside dans le fait de rendre responsables des défauts de la société non 
pas celle-ci, mais ceux qui les dénoncent. » 


Adorno à Kracauer, 21 novembre 1932. 


« Avec la construction de clôtures frontalières anti-réfugiés, à l’initiative du 
gouvernement hongrois et désormais de dernière mode en Europe, l’Europe 
de l’Est post-fasciste est devenue l’alliée la plus précieuse de l’islamophobie 
occidentale, celle-même qui a conduit à la défaite abjecte de la « gauche » 
libérale eurocentriste, ici et partout. Chez les héritiers de l’Empire du Mal en 
particulier — héritiers, veux-je dire, de la monarchie des Habsbourg -, en 
Autriche donc, en Hongrie, Tchéquie, Pologne, Slovaquie, Croatie, Slovénie, 
les «centraux-Européens » participent à une mobilisation xénophobe et 
raciste jamais vue depuis les années 1930. Il est intéressant de noter que, selon 
la droite d'Europe centrale, l’afflux de ces sauvages obscurs, fondamentalistes 
et dissimulés, est dû à un excès de Lumières, de cosmopolitisme et de laïcité. 
Premièrement, nous devons défendre notre culture blanche, aryenne et chré- 
tienne contre les noirauds et, deuxièmement, selon Viktor Orbän, le premier 
ministre hongrois — discours du 28 février 2016 —, contre les libéraux et les 
« lecteurs de Marx ». Il n’a pas tort, en un sens : il sait que son ennemi est 


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l’internationalisme ; il a cette chance que l’internationalisme n’existe plus 
guère. Lui et ses alliés professent cette vieille vérité selon laquelle la libéra- 
tion et l’émancipation ouvrent la voie aux barbares, c’est-à-dire à quiconque 
n’appartient pas à la classe dominante. Tout ordre hiérarchique semble égali- 
taire, compact et unitaire dès qu’opposé à l’étranger. La Révolution française 
déclarant que la nation n’était rien d’autre que le Tiers État fondait la théorie 
inverse. Le peuple n’est personne en dehors des états ou des ordres dominants. 
Selon l’ethnicisme, la nation est constituée de tous ceux qui sont blancs, 
aryens, chrétiens de l’Église établie et de classe moyenne, au moins ; un 
conflit les oppose à ceux qui sont considérés comme étrangers, indépendam- 
ment de leur citoyenneté, soit de leur appartenance à la « communauté poli- 
tique », mais caractérisés par leur race, leur langue maternelle, leur confes- 
sion, leur sexe, leur orientation sexuelle ; c’est la cinquième colonne biopoli- 
tique d’Untermenschen. 

«Comment peut-on répudier et justifier le capitalisme d’un même geste ? 
En identifiant le capitalisme à son opposé politique. Le problème du capita- 
lisme, c’est qu’il y a des étrangers et des lecteurs de Marx. L’objectif est de 
rétablir le privilège héréditaire et de maintenir le marché. Le prix à payer est 
de sacrifier les libertés bourgeoises, celles mêmes que l’on tourne en dérision, 
qui font obstacle au capitalisme contemporain, en route, encore une fois, vers 
la tyrannie. L'Europe de l’Est a toujours cru que le mal était l’étranger. Elle 
est désormais imitée partout avec enthousiasme en l’absence de toute force 
opposée digne de ce nom. » 

TGM, « À la poubelle de l'Histoire », 2016 — Salvage on line. 


Un « bouleversement total » — Kracauer, traduction Kukulies — n’est guère 


envisageable avant longtemps, car l’engloutissement atlandidesque a eu lieu. Qui 
ne se sait noyé est sardine ou thon rouge. La vie est invivable. Je parle d’une vie 


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qui soit autre que celle d’un banc d’anchois bâfré par une baleine bleue. L’utopie 
demeure. Ceux qui préparent dans l’oisiveté la ruine de leur corps en ont une clé. 
Beaucoup refusent de la saisir et d’ouvrir la petite porte naguère suggérée par un 
lapin à la bourre. Il n’y a pas à barguigner : la majorité ne veut tâter cette vie 
hypothétique et désire baigner définitivement dans sa nuit, où rôdent des calmars 
luminescents — ces asiles pour vieillards qui absorbent pensions de retraites et 
maigres biens. Les rares retraites heureuses succèdent aux rarissimes adoles- 
cences rebelles. Les voilà qui font le pendule comme des phoques ensommeillés. 
La tête hors de l’eau, ils parlent. Sirènes du jour. Harpies modernes. Têtes 
d’anges et corps d’oiseaux rapaces. 


« Il n’est pas possible d'employer des hommes véritablement libres à l’asservisse- 
ment des autres ; et inversement, les esclaves les plus brutaux et les plus cyniques 
font les plus impitoyables et les plus spoliateurs des libertés d’autrui. » 

E. H. Norman, Soldier and Peasant in Japan — The Origins of Conscription, 1943 ; cité par 
Takeuchi Yoshimi, « Modernité chinoise, modernité japonaise », traduction Patrick De Vos, dans 


Cent ans de pensée au Japon, tome 2, éditions Philippe Picquier. 


En France, les gilets jaunes, nos étrangers français, les plus pauvres de ceux 
dont l’exclusion n’est pas complète encore, furent pendant toute la durée de leur 
mouvement, sinon soutenus, du moins acceptés par les couches moyennes inté- 
grées. La tonalité dominante française est franchement raciste sous le masque 
religieux, et ce masque est plutôt bizarre, car le pays ne l’est plus guère. Si la 
majorité est sans religion, c’est le rappel des sujétions anciennes évoquées par les 
sujets de l’Islam, même modéré, qui ne leur est guère supportable. C’est en 
quelque sorte un « Ah non ! ça ne va pas recommencer ! ». Dans les années 50 
du siècle dernier, la mère du coin bon mettait un foulard pour aller à la messe. 
Dans les mêmes années, le coin bon participait à des messes où les femmes se 


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rangeaient à gauche de la nef, les hommes à droite. Les remarques de Lacan sur 
le racisme à venir, remarques énoncées dès le tout début des années 70, le 
lient à la question de la jouissance. Et de fait, s’il y a quelque chose qui barre 
la route à la révolte de l’esclave, c’est bien que c’est lui qui jouit. Mais ça, il 
n’y a pas grand monde pour accepter qu’on en parle seulement. 


«— D’où vous vient par ailleurs l’assurance de prophétiser la montée 
du racisme ? Et pourquoi diable le dire ? 

«— Parce que ce ne me paraît pas drôle et que pourtant, c’est vrai. 

« Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, 
mais c’est en tant que nous en sommes séparés. D’où les fantasmes, inédits 
quand on ne se mélait pas. 

« Laisser l’Autre à son mode de jouissance, c’est ce qui ne se pourrait qu’à 
ne pas lui imposer le nôtre, à ne pas le tenir pour un sous-développé. 

«S’y ajoutant la précarité de notre mode, qui désormais ne se situe que du 
plus-de-jouir, qui même ne s’énonce pas autrement, comment espérer que se 
poursuive l’humanitairerie de commande dont s’habillaient nos exactions ? 

« Dieu, à en reprendre de la force, finirait-il par ex-sister, ça ne présage rien 
de meilleur qu’un retour de son passé funeste. » 


Jacques Lacan, Télévision, Seuil 1974, émission enregistrée en 1973. 


« On n’entend que les claquements de ses talons sur le parquet lustré. » 


Tade Thompson, Rosewater, tome IT, insurrection. Nouveaux millénaires 2019. 
Un sondage effectué il y a peu viendrait vérifier la proposition de TGM : 


les étrangers — au sens strict — seraient mieux acceptés et soutenus s’ils tra- 
vaillent, soit s’ils ont un travail. Ce « sondage » Harris a été réalisé pour 


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le Parisien libéré qui l’a commenté. On sait ici que commentaire de presse 


vaut commandement. 


La parution du « Verre d’eau » de Francis Ponge annonce la disparition 
du verre d’eau sous la main du marché. La parution des « Orchidées de l’île 
d’Oléron » entérine leur disparition en cours. Aussi devrait-on conclure de 
l’exposition soutenue d’un « ethnicisme » ravageur à la disparition à marche 


forcée de telles différences. L’affiche masque. 


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Marxisme et sociologie 
TGM 2018 


Max Weber, dans son Histoire économique générale — 1919-20 —, montre que 
le capitalisme, système global de satisfaction des besoins humains quotidiens, 
est spécifique à l’Occident, et que ses conditions préalables sont les suivantes : 
la norme dans toutes les grandes entreprises est celle d’un calcul du capital 
rationnel — d’ordinaire, la comptabilité en partie double —, et sont respectées les 
nécessités suivantes : 1. tous les moyens de production sont répartis entre des 
entreprises privées indépendantes en tant que propriété librement disponible ; 2. 
le marché est libre, sans limitations « irrationnelles » telles que les différences 
de castes — Stände, état — ; 3. la technologie est rationalisée, c’est-à-dire entière- 
ment calculable et mécanisée dans la production, le commerce et Le transport ; 4. 
le système juridique est lui-même rationnel, prévisible et transparent ; et 5. la 
main-d'œuvre est libre, c’est-à-dire que les personnes sont légalement autori- 
sées à vendre leur force de travail et, contraintes par des considérations écono- 
miques, obligées de la vendre sur le marché. 

Marcel Mauss — dans un article encyclopédique écrit avec Paul Fauconnet en 
1901 — montre pour sa part que personne, soit aucun individu, ouvrier ou com- 
merçant par exemple, ne peut inventer les formes de vie sociale qui lui sont 
extérieures comme le crédit, l'intérêt, le salaire, l’échange ou la monnaie. Même 
les éléments de la vie sociale et économique tels que la diligence, l’économie, le 
goût du luxe ou de l’aventure, la peur de l’indigence et « l’esprit d’entreprise » 


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ne sont pas totalement subjectifs, malgré les variations personnelles, mais en 
général des produits « objectifs » de la « culture sociale », fonction elle-même 
du système social du capitalisme occidental. 

Il n’y a pas grand-chose dans tout cela qu’un marxiste contemporain — ou, 
d’ailleurs, Marx lui-même — pourrait contester, mis à part ce fait, que la socio- 
logie, postérieure à Marx, porte son empreinte, bien qu’elle soit dirigée — en 
partie — contre son héritage. 


Analyse « bourgeoise » ou marxiste de la société moderne ? 

Quelle est donc la différence fondamentale entre la sociologie « bour- 
geoise » — ainsi que toutes les branches de la recherche sociale, de la 
recherche sociale empirique à la philosophie politique — et l’analyse marxiste 
de la société moderne ? Quelle est l’explication de cette longue querelle, pro- 
bablement aussi importante historiquement que le conflit des Lumières avec la 
métaphysique et la théologie ? 

Pour simplifier : Les Lumières sont passées de l’objectivité cosmique aristo- 
télicienne, augustinienne et thomiste à une subjectivité matérialiste inaugurant 
la souveraineté de la volonté comme principe de liberté. Ce qu’on a appelé en 
France les sciences morales et politiques sont les suites conséquentes de la 
forme finale, kantienne, de la critique, celle de l’arc grandiose des vieux 
dogmes qui dominaient la pensée « occidentale » — y compris byzantine, juive 
et islamique — depuis les Grecs. 

Les philosophies morales spinoziste et kantienne, malgré leurs différences 
considérables, reconnaîtraient toutes deux que les êtres humains sont des êtres 
naturels, soumis aux déterminations causales qu’ils partagent avec les rochers 
et les poissons, et que leur esprit — limité par les passions et en particulier par 
le conatus sese conservandi!® — est libre en ce qui concerne le choix moral 


10. « Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être. » Spinoza, Éthique, IL, 6. 


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mais incapable d’une connaissance et d’une compréhension totales, objec- 
tives, impartiales et complètes, empêchées par des obstacles à la fois logiques 
et psychologiques. Si la connaissance de Dieu, jugée essentielle, est subjective 
— les évangiles appellent cela la foi — alors les « sciences morales » sont forcé- 
ment subjectives elles aussi. L’intuition commune de la Renaissance, de la 
Réforme et des Lumières pourrait être que le critère de la connaissance et de 
la liberté est la subjectivité examinée par la raison, cette dernière étant finale- 
ment façonnée par la logique et les mathématiques. 

La croyance cachée là-dessous était, bien sûr, que la « réalité » ainsi étudiée 
était offerte à l’intuition, puis réexaminée par la raison et exposée dialectique- 
ment, c’est-à-dire en manifestant ses contradictions. 

Le rôle historique de Hegel a été de montrer que ce qui avait été tenu pour 
subjectif, « l’esprit », était en fait objectif, que l’esprit décrit par Kant, qui créait 
les concepts plutôt qu’il ne les déduisait du monde extérieur, n’était pas une 
faculté subjective limitée par des contraintes épistémologiques et condamnée à 
l'ignorance dans le domaine le plus décisif, mais au contraire la source réelle — 
ou substance, ou substrat — de la connaissance et de la liberté. 

Pour compliquer encore les choses, Hegel proposait également que l’objec- 
tivité se présente sous deux formes : « l’esprit objectif » proprement dit — ce 
que nous appellerions aujourd’hui « institutions » — un autre nom pour ce 
qu’il appelait, dans sa jeunesse, la positivité : la « fausse objectivité » — pour 
simplifier encore : la raison sans la liberté — et « l’esprit absolu » — la raison 
comme liberté : la philosophie —. 

C’est cet « esprit objectif » que le véritable fondateur de la sociologie, Émile 
Durkheïm, a appelé « société », autrement dit un monde humain totalement 
étranger aux intentions, aux choix, aux désirs, etc., des humains, un monde de 
structures produisant des résultats répétitifs ou permanents, car toutes les aspira- 
tions humaines reflètent ou expriment les structures institutionnelles, plutôt 


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qu’elles ne les modèlent. Ces structures — dites « faits » — sont des monades sans 
fenêtres ; leurs transformations sont fortuites, dues à des combinaisons impré- 
vues ou à des événements extérieurs. 

Avec Marx, qui marche en avant de Hegel, mais retourne également à Kant, la 
dualité de l’empirique et du transcendantal réapparaît. Ce qui est présenté comme 
un « fait », une « structure » ou une « chose » est une apparence, derrière laquelle 
se cache la subjectivité, la plus célèbre des apparences étant le travail — l’activité 
productrice humaine — caché derrière la valeur — le principe directeur du processus 
du capital — ; ou c’est encore le travail, pétrifié dans le fétiche « marchandise ». 
Pas de choses, donc, mais des activités humaines subjectives. 

La chose, « l’esprit objectif » institutionnel est une façade, donc toute la 
logique institutionnelle de la société — où l’économie, l’État et la « société 
civile » ne sont plus séparés — est également une façade. Cependant, du point 
de vue de l’objectivité et de la subjectivité, le travail même est divisé : travail 
concret et travail abstrait ne sont pas identiques. Ce qui apparaît directement 
est toujours un mirage, ce qui est essentiel est — comme les essences doivent 
l’être — caché — dans le capitalisme, la fausse apparence porte les accoutre- 
ments de l’objectivité —. Ce mirage doit être démasqué — détruit conceptuelle- 
ment — par la théorie — économie politique critique, philosophie, etc. — afin de 
retrouver le caractère naturel de l’activité humaine subjective où les besoins 
ne sont pas régis par la valeur. 

Observé du point de vue de la sociologie classique, le point principal 
semble être: comment «l’esprit absolu » dirige-t-il «l’esprit objectif » ? 
Soit : — quel type d'institutions sociales paraît être le résultat de ce que la 
valeur fait ? ou — quelles sont l’origine, l’histoire, et la fonction des classes ? 
La sociologie traite les groupes humains comme des « choses » — des abstrac- 
tions permanentes ou du moins durables —, aussi s’intéresse-t-elle à la manière 
dont les groupes humains sont façonnés et distribués ; à leur place dans le 


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canevas plus large de la société totale ; enfin à leur relation avec l’État, lieu de 
changement social et politique intentionnel. 


Perspective marxiste : classe et exploitation. 

De manière caractéristique, Marx ne répond pas. En contradiction avec le pre- 
mier Manifeste communiste, Marx — et, sur ses traces, ce qu’on appelle le « mar- 
xisme occidental » — ne pense pas qu’il existe des classes avant et après le capi- 
talisme. — La classe est historique. — La classe est un épiphénomène de la valeur 
et du capital : « cultures de classe », « styles de vie de classe » et « organisa- 
tions de classe » sont épiphénomènes de cet épiphénomène. 

La seule classe importante pour Marx est le prolétariat qui, de façon très hégé- 
lienne, est construit comme une classe qui ne fait pas partie de la — sienne 
propre ? — société. — C’est une partie qui n’est pas une partie du tout. 

Cette classe, d’être en dehors des processus qui sont censés se produire 
au sein de la société décrite par les sciences sociales « bourgeoises » — 
économie, politique —, tenus pour des interactions entre des personnes par- 
tageant une humanité commune, est ainsi déniée. En effet, la réification ne 
permet rien de cela. 

Car c’est l’activité principale du prolétaire qui fait de lui une chose, il ne 
s’agit donc pas d’une interaction entre classes mais d’une qualité du capi- 
tal. L’exploitation n’est pas quelque chose que les bourgeois font inten- 
tionnellement : la plus-value est appropriée pour accumuler du capital, pas 
pour nuire aux travailleurs. 

L'exploitation n’est pas quelque chose qu’un État peut supprimer ou à 
laquelle il peut remédier, il ne s’agit donc pas d’un « problème politique » 
comme les sociaux-démocrates ont tendance à le penser. Il ne s’agit pas 
d’inégalité. 


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L’inégalité est un problème sociologique, mais pas l’exploitation. Transfor- 
mer la réification, le fétichisme de la marchandise, l’exploitation en inégalité — 
donc en un « problème politique » susceptible d'amélioration progressive — est, 
pour un marxiste, absurde. C’est pourquoi, généralement, aux questions sociolo- 
giques ne peut répondre la théorie marxiste, et vice versa. 


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Citation finale. Pare-feux. 


« Une de mes élèves, assez douée, est en train de terminer une dissertation 
en sociologie du cinéma qui souffre, il est vrai, d’un certain penchant au jour- 
nalisme. » 

Adorno à Kracauer, 1962. 


Le coin bon ne souhaite pas s’expliquer certain ton sourcilleux et condes- 
cendant adopté ces jours-ci en ligne. 


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On adressera critiques, commentaires et remarques à 
leon.constantin.brahms@posteo.de 





qui transmettra. 


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Collection Cahiers Critiques Paprika 


LA 
RETR £; ITE 


aréMseE 


Association de fait